« On ne peut pas soutenir les dictatures et en même temps demander aux populations d’être libres »

Yahia est Syrien, il a 35 ans. Né dans le petit village d’Al-Sahl, il a quitté la Syrie à la fin de l’année 2011 et s'est réfugié peu après en Belgique.


Dans un contexte où la France est visée par des attentats et où une vague de boycott provenant de certains pays arabes la frappe, Yahia s’est exprimé sur les réseaux sociaux, peu avant l’interview donnée par le président de la République à Al-Jazeera. Il explique avoir fait partie de ceux qui avaient manifesté à Damas contre les caricatures du Prophète en 2005 et explique en quoi la révolution et la lecture lui ont permis de « réfléchir librement ». Il a appelé à ne pas soutenir des dictatures, car « Sans liberté, pas de bon raisonnement ».


Political: Pouvez-vous expliquer votre état d’esprit en 2005 en Syrie, lorsque vous avez manifesté contre les caricatures du prophète Mahomet ?


Yahia: La manifestation n’était pas initialement contre la caricature en tant que caricature. Elle avait pour but de dire que ces caricatures touchent à quelque chose de sacré chez nous, et qu’il est très important pour nous que ce sacré, qui est le Prophète, ne soit pas touché, ne soit pas moqué.


Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis depuis?


Au fur et à mesure du temps, on a compris que le fait d’autoriser une telle manifestation à caractère religieux, dans un pays comme la Syrie, gouverné par les services de renseignement et par la peur, avait en fait pour but d’apaiser les tensions entre le gouvernement et le peuple. A chaque occasion, il était facile de manifester pour la Palestine, pour l’Irak, ou contre les caricatures.


Finalement, le fait d’autoriser ces manifestations spécifiques faisait partie des techniques d’oppression des peuples?


Bien sûr. Dans un pays où il n’y a pas de liberté d’expression, pas de liberté de manifester, on autorise de telles manifestations pour apaiser les tensions, observer un peu la colère des gens contre le gouvernement et détourner cette colère pour la rediriger vers un ennemi extérieur.

Dans votre message, vous parlez de l’islamologue syrien Mohamed Shahrour. Réformiste, il prônait une nouvelle manière de lire le Coran et il était perçu par certains comme « le Martin Luther de l’islam », tandis qu’il faisait l’objet de critiques plus acerbes chez les plus conservateurs. Que représente-t-il pour vous et qu’est-ce que sa lecture vous a apporté?


J’ai lu tous les livres, tous les articles que Mohamed Shahrour a écrits, et j’ai regardé toutes les interviews qu’il a données. On pourrait presque dire que je suis un « expert » de Mohamed Shahrour (rires). J’ai fait mon mémoire sur lui pendant mon Master à Strasbourg.

En fait, Mohamed Shahrour propose une vraie façon de réformer l’islam. Il fait table rase de la jurisprudence, en disant que cette dernière est intéressante à lire comme document pour comprendre comment les gens pensaient, mais qu’elle ne nous concerne pas. Pour lui, par exemple, la chronologie de la vie du Prophète, n’est pas un document historique et n’est pas un document sacré. Ce n’est pas un texte où l’on peut trouver des règles juridiques. D’après son analyse, l’islam ne peut être correct, que dans la réalité.

Il parle de l’idée que si les Musulmans prétendent que Mohamed était le dernier prophète, alors son message doit être universel. Et si je prends les grands principes du message de Mohamed et que je le présente à un Japonais, à un Russe, à un Américain, à un Sud-Africain, à un Australien, ils doivent être acceptables par tous. Sinon, c’est un message limité dans le temps et dans l’espace.

A partir de cela, il a construit toute son analyse […]. Il a travaillé toute sa vie à chercher dans le Coran. D’après lui, les interdictions en islam doivent être limitées au nombre de 14 et ce sont finalement des principes moraux, comme ne pas tuer, ne pas voler, ne pas tricher, ne pas se marier avec sa soeur, sa mère etc. Ces interdits ressemblent beaucoup aux Dix commandements de Moïse, avec quelques changements. Et si on dit qu’il y a un code vestimentaire, alors dans ce cas-là, par exemple, un Japonais ne pourra pas comprendre. On rentre alors dans l’espace de la dictature, et on s’éloigne de la libre pensée et de la libre conscience.


Y a-t-il eu des apports de la révolution en Syrie en termes d’accès à la lecture par exemple?


Les réseaux sociaux et internet ont joué un rôle très important dans le fait de casser le monopole de l’accès aux livres aux gens riches. Quand on a un salaire moyen de 100$ et qu’un livre coûte plus de 10$, on peut pas aller acheter un livre. Mais une fois qu’on a eu accès à internet, on a eu accès à de nombreux livres en ligne, piratés pour la plupart du temps.

A partir des années 2000-2003, quand internet a commencé à s’améliorer un peu en Syrie, il y a avait davantage accès aux livres et aux nouveaux penseurs. On pouvait télécharger les livres interdits et les cacher quelque part sur l’ordinateur pour les lire. C’est la démocratisation d’internet qui a permis l’ouverture vers la lecture et la culture.

Après la révolution, il y a eu une libération de la parole, de la pensée. Les réseaux sociaux ont joué un rôle très important dans tous les débats, car ces derniers ont été exposés à tous, ce que je trouve tellement sain. On va trouver tous les avis, des gens modérés aux gens qui sont fermés.


Bachar el-Assad n’essayait pas de couper internet?


Si, mais en Syrie on a utilisé des programmes pour « casser » les proxys, [NDLR: serveurs relais permettant à la fois une facilitation des échanges mais aussi leur surveillance lorsqu’on est mal intentionné] et cacher notre localisation et notre avis. Après la révolution, les choses ont changé, le régime n’a plus eu la main la totalité de la Syrie : les gens ont eu davantage la possibilité de faire des cherches [sur le web] par eux-mêmes. C’est dans le cadre d’un débat sur le voile que j’ai découvert Mohamed Shahrour. En 2012, je suis allé faire des recherches sur Youtube, et il parlait du voile sur un plateau de télévision égyptien.

Peut-on caricaturer le prophète Mahomet ou Bachar el-Assad en Syrie, ou caricaturer Assad est-ce aussi toucher au sacré ?


En Syrie, on a tué des gens en leur disant: « Répète que ton Dieu est Bachar el-Assad ». Les caricatures touchent au sacré, mais ici, on essaye de mettre Assad à la place du sacré, à la place d’Allah. Cela m’étonne que des gens pro-Assad manifestent aujourd’hui ou font des déclarations contre les caricatures, alors qu’eux-mêmes ont soutenu que Bachar el-Assad est au-dessus de Dieu même. Pour moi, oui, en Syrie, on peut insulter Dieu mais on ne peut pas insulter Assad.

Quelle est votre vision des débats en Europe?


Je pense qu’il y a deux problèmes d’analyse. Tout d’abord, la majorité des musulmans ne connaissent pas Charlie Hebdo. Et à mon avis, chaque côté parle dans sa culture. En tant que Français, on parle avec une tradition de laïcité, avec une tradition selon laquelle la religion n’a pas de place sacrée, les gens peuvent se moquer de tout. C’est une culture française.

Si on essaye de mondialiser cette culture, on peut trouver des gens ailleurs qui seront d’accord. Mais on ne peut pas aller dans une société traditionnelle où la religion joue un rôle fondamental dans tout et leur dire « en fait, c’est la liberté d’expression », parce que la liberté d’expression n’y est pas acquise encore. Et il y a pire: ceux qui réclament que le blasphème relève de la liberté d’expression et qui soutiennent les dictateurs oppressant leurs populations.


En France, justement, un certain nombre de personnes, parfois même des politiques, soutiennent la dictature Assad et en même temps intiment aux autres voire au monde arabe, d’accepter la caricature. Que dire de ce paradoxe?

Cela m’étonne de voir par exemple Thierry Mariani, qui est allé boire du vin à Damas à côté des pires prisons de l’histoire moderne en disant qu’Assad protège les minorités [NDLR: la propagande du régime], où des gens ont été brûlés vivants parce qu’ils ont exprimé leur désaccord avec Assad, réclamer la liberté d’expression. La liberté d’expression sera sacrée quand elle sera universelle, pas avec un double discours. C’est très paradoxal à mes yeux.

Aujourd’hui, oui je comprends, j’habite en Belgique, je bénéficie de la liberté d’expression. Mais je ne peux pas demander à un Syrien qui habite en Syrie d’avoir la même capacité d’exercer la liberté d’expression, alors que pour lui, elle reste un objectif très lointain.

Et je ne comprends pas comment on peut aujourd’hui encore aller saluer le prince héritier en Arabie Saoudite, aux Emirats Arabes Unis, ou al-Sissi en Egypte, pour leur vendre des armes et en même temps intimer au peuple arabe d’être libre alors que ses dirigeants oppriment leurs opposants, on le sait bien.


En écrivant ces quelques mots sur les réseaux sociaux, que vouliez-vous faire passer comme message?


Premièrement, j’essayais de dire que si on veut avoir du changement, on a besoin de liberté. Deuxièmement, si on parle de réformes de l’islam, il y a beaucoup de réformistes au sein de l’islam qui parlent en arabe, qui ont écrit des livres en arabe, et ces gens sont opprimés au même titre que tout le monde. Les musulmans en France n’ont pas attendu après le président de la République pour dire que l’islam a besoin de réformes. Il y a des gens qui le disent depuis les années 1950. Mahmoud Mohamed Taha a été tué au Soudan parce qu’il était réformiste. Nasr Hamid Abu Zayd a passé toute sa vie en exil parce qu’il était réformiste. Les réformistes étaient déjà écrasés par les politiques avant qu’ils ne soient écrasés par les radicaux.

Je n’ai pas été influencé par les penseurs européens pour parler d’ouverture et de réformes en islam, j’ai été influencé par un Monsieur qui a passé toute sa vie à étudier le Livre, le Coran. Ses livres ont été interdits en Syrie, comme ils le sont aujourd’hui dans des pays tels que le Qatar, l’Algérie ou l’Irak, et dans beaucoup de pays arabes.

On ne peut pas soutenir les dictatures et en même temps demander aux populations d’être libres, de respecter la liberté d’expression alors qu’ils n’ont pas encore acquis cette liberté. Le message est tellement contradictoire. Je comprends qu’on demande cela aux Musulmans de France, mais je ne comprends pas qu’on demande cela à un Musulman qui habite en Egypte, ou qui n’a jamais été à l’école, se sent touché par l’insulte au Prophète et va dans la rue pour dire « arrêtez d’insulter mon Prophète ». Il y a là deux contextes différents, deux systèmes politiques différents, et il faut toujours prendre cela en considération quand on parle de ses droits. Pour moi, la liberté d’expression est un droit fondamental, mais il faut qu’on arrête de soutenir les dictateurs pour que les gens arrivent à acquérir ce droit et le vive.

Vous dites dans votre message ne pas vous sentir concerné par les caricatures. Comment expliquez-vous cette distanciation?


A mes yeux, ces caricatures sont l’expression de l’ignorance du Prophète, de stéréotypes venant de personnes qui ne connaissent pas vraiment cette religion. Pour moi, [le Prophète] Mohamed, si on le prend dans son contexte historique, était un homme qui a fait une révolution dans une région du monde. Parti de rien, il a construit un Etat avec des lois, avec des règles. On peut être en accord ou pas avec cela, mais il a fondé une civilisation, qui se trouve aujourd’hui parmi les civilisations les plus fortes. Quand je vois ces caricatures, je ne me sens pas directement concerné.






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