Conférence sur “Comprendre le poutinisme” de Françoise Thom

May 10, 2018

L’Institut d’histoire sociale a organisé le 3 mai 2018 une conférence avec Françoise Thom autour de la présentation de son dernier livre: Comprendre le poutinisme, éditions Desclée de Brouwer (2018). Françoise Thom est maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Paris-Sorbonne (Paris IV). Elle est spécialiste de l’URSS et de la Russie post-communiste. Elle a notamment publié Histoire de la Russie avec Nicholas V. Riasanovsky (2014), Les fins du communisme (1994), Béria : le Janus du Kremlin (2013) et Géopolitique de la Russie, avec J.-S. Mongrenier (2016)

 

Françoise Thom explique avoir organisé son livre Comprendre le poutinisme en deux grandes parties : une partie consacrée à la genèse du poutinisme, permettant de comprendre les cadres et notamment les cadres conceptuels dans lesquels évoluent Vladimir Poutine et son équipe, et une partie dans laquelle elle montre les phases de l’évolution du régime, ses tournants. L’ensemble permettant de comprendre la politique étrangère de Poutine et la crise grave qu’a suscité la Russie, dans laquelle elle se débat aujourd’hui.

 

Genèse du poutinisme et influence de l’univers carcéral

« Cette genèse est liée à un facteur qui est très sous-estimé quand on réfléchit à la Russie d’aujourd’hui, c’est l’influence de l’univers carcéral. La société soviétique était un magma atomisé qui était traversé par de petits réseaux informels qui existaient pour transgresser les interdits de l’Etat. Et comme toute activité économique individuelle était sanctionnée ou potentiellement sanctionnée, de même d’ailleurs que le parasitisme- c’est-à-dire que ne rien faire était aussi sanctionné, le nombre de soviétiques qui sont passés par le goulag est considérable. Les temps de détention n’étaient pas forcément très longs- ça pouvait être 2 ans/3 ans, il y avait un turnover considérable au sein du goulag. De 1960 à la fin des années 1980, 35 millions de peine de détention ont été prononcées en URSS. En 1997, on compte encore 900 000 détenus- n’oubliez pas que les camps existent toujours en Russie. Aujourd’hui, 1 homme russe sur 4 a connu la détention. Dans certaines villes sibériennes, 1 sur 2, voire toute la population masculine (…). Donc c’est peu dire, que de dire que la « zona » a imprégné la société russe. La prison et les camps ont servi d’interface entre le monde criminel et le reste de la société russe. »

 

Bolcheviques, truands et pègre

« Je rappelle que pour les bolcheviques, les truands étaient socialement proches, comme on disait. Il y avait en fait une alliance, très souvent, entre les bolcheviques et les truands. Ils étaient souvent difficiles à distinguer, d’ailleurs Staline a organisé des braquages de banques, c’était pour cela qu’il était apprécié par Lénine. Donc il y a très tôt une proximité entre la pègre et les bolcheviques. Dans les années 20, je rappelle qu’il y a eu au moment de la guerre et après la guerre -après la révolution bolchevique- une explosion de la criminalité en Russie et dans la Russie bolchevique, liée en partie à l’introduction de la prohibition par le tsar en 1914, ce qui a suscité une épidémie de cocaïnomanie. La Tcheka de Dzerjinski, la Tcheka des premières années était, d’après les témoignages, très cocaïnomane.

 

A partir de 1928, cette situation se modifie avec la prise de pouvoir réelle par Staline. Et on voit donc se développer alors la pègre soviétique en un ordre clandestin justement parce que d’un côté, elle est réprimée par le régime et de l’autre, elle devient une doublure de ce régime. Je reprends l’expression de Chalamov qui a très bien décrit tous les phénomènes que je vais évoquer : c’est un « ordre clandestin » tentaculaire, hiérarchisé, qui est régi par un code interne strict, qui évoluera, qui existe et qui continue d’évoluer – en fait qui existe encore aujourd’hui. C’est le « code criminel ». 

 

Au sommet de cette hiérarchie criminelle, vous avez le « parrain » si vous voulez, qui est coopté par l’ensemble des voleurs, qui se réunissent et choisissent leur parrain. C’est une procédure extrêmement rituelle, la candidature du parrain est examinée au peigne fin, il doit avoir été détenu dans les camps, ne jamais avoir coopéré avec les autorités – ça c’est très important, ne jamais avoir été sodomisé et il doit être parrainé par deux autorités criminelles. S’il remplit ces conditions, il est couronné au cours de ce rassemblement. A l’époque stalinienne, le parrain n’avait pas le droit d’avoir de liaison de longue durée avec une femme, et de posséder une fortune personnelle. C’était presque un ordre monacal. Tout le produit des rapines était versé dans une caisse, la caisse du groupe, qui était en fait aussi une assurance (les familles de ceux qui étaient victimes de la police étaient secourus par cette caisse). 

 

Tout cela existait à l’époque de Staline et le réseau s’est étendu au début des années 30 parallèlement au goulag, parallèlement à l’expansion du goulag, quand les camps de concentration deviennent des camps de travail avec les déportations de goulag. Et avec l’expansion de l’archipel du goulag se pose le problème de surveiller et de contrôler ces masses immenses de détenus. L’administration carcérale trouve la solution – l’administration carcérale c’est le NKVD – et la solution qu’il trouve, c’est tout simplement de confier aux truands, à la pègre, la tâche de maintenir l’ordre dans les lieux de détention. Donc les autres détenus sont soumis aux truands et doivent subir leurs brimades et leur sadisme. Comme l’écrit Soljenitsyne, « les criminels les plus endurcis se voyaient dotés d’un pouvoir illimité sur les îles de l’Archipel, sur leurs compatriotes  […], un pouvoir dont ils n’auraient jamais pu rêver tant qu’ils étaient en liberté - ils disposaient des gens comme des esclaves... » Donc vous avez un pouvoir parallèle, le pouvoir de la pègre qui s’installe dans cet archipel du goulag et qui y impose ses mœurs. Et c’est par les camps que cette mentalité de la pègre va percoler dans la société. 

 

Truands libérés et intégrés à l’Armée rouge

Pendant la Deuxième guerre mondiale, beaucoup de truands sont libérés et intégrés dans les rangs de l’Armée rouge et ils se distinguent d’ailleurs dans le renseignement : on va les envoyer notamment dans les opérations de partisans. Ce qui vous explique que les partisans étaient haïs par la population soviétique. C’est bien connu qu’ils étaient souvent plus détestés que les allemands. Parce qu’ils étaient largement recrutés parmi ces gangsters. Evidemment l’influence des truands va aussi s’exercer sur l’Armée rouge, ce qui vous explique un peu le comportement de cette Armée rouge dans les territoires soi-disant libérés : le pillage, les rapines etc.

 

Après la guerre, une vague de banditisme va déferler en Union soviétique, les truands sont démobilisés, ils reviennent à leurs activités habituelles, ils sont encore plus efficaces qu’avant, puisqu’ils ont reçu une formation militaire. Donc ils sont plus dangereux encore. Et on ne tarde pas à les retrouver dans les camps, où ils sont très mal accueillis par les malfrats qui eux, étaient restés dans les camps, qui n’avaient pas voulu collaborer avec les autorités parce qu’un des premiers articles de ce code criminel est qu’on ne collabore pas avec le pouvoir. Ces malfrats qui étaient restés vont se livrer à une chasse impitoyable à l’encontre de ces truands qui s’étaient laissés enrôler dans l’Armée rouge. Et cela va être utilisé par les autorités qui vont encourager cette guerre à mort pour justement essayer de réduire ce phénomène criminel qui les inquiète après la guerre. 

 

Donc à partir de 1948, on a cette guerre à mort entre les collabos qu’on appelle en russe les « sukis », les « chiennes », qui se sont vendus au pouvoir, les truands cooptés par les autorités, et les truands qui sont restés fidèles au code des voleurs. Et cela va provoquer évidemment un affaiblissement des « vory v zakone » parce qu’ils vont s’exterminer entre eux mais ils ne disparaîtront pas tout à fait et ils survivent dans un folklore de légende et avec ses chansons. Tous ceux qui ont connu l’Union soviétique, se rappellent l’importance de ce folklore des truands, notamment des chansons, ses héros, ses modèles.

 

Durcissement de la politique pénitentiaire et renforcement des réseaux criminels

A partir de Khrouchtchev, la politique pénitentiaire à partir de 1961, se durcit de nouveau. Et elle va se traduire par une nouvelle fermeture du monde des camps, rebaptisés en colonies, et une pression accrue sur les détenus, les truands justement, pour leur cooptation par les autorités dans le maintien de l’ordre. Et on voit apparaître pendant les années Khrouchtchev une pègre nouvelle particulièrement endurcie, elle trempait par la résistance à la politique punitive de l’administration carcérale. Et cette pègre va encore évoluer sous Brejnev dans les années 1970/1980 au moment où se développe une économie parallèle tolérée par le régime bien que toujours théoriquement interdite. Et du coup, les réseaux de la criminalité vont être renforcés par cette économie parallèle, parce qu’ils gagnent leur vie si on peut dire en rackettant les entrepreneurs au noir –ce que l’on appelle les Tsekhoviki ce sont des entrepreneurs illégaux, mais qui bénéficient de protection dans l’appareil du parti pour faire leur petit business en échange évidemment de pots-de-vin divers. Donc en fait on a des entrepreneurs clandestins qui sont soumis à un double racket : le racket des « vory v zakone », des réseaux criminels et du parti. C’est-à-dire qu’on voit se mettre en place les éléments de la société post-communiste. Cela commence dès la période bréjnévienne, simplement c’est sous-terrain. 

 

Dans le domaine culturel, c’est l’apogée de la popularité du « blatnoy », du truand, de la pègre. Et on le voit à la biographie de Poutine, puisque Poutine lui-même a raconté qu’il a failli devenir une autorité criminelle, il hésitait dans sa jeunesse, il avait deux vocations on peut dire : celle de truand ou celle de guébiste. Et finalement sous l’influence du cinéma, des films romantiques d’espionnage, il choisit la vocation guébiste. Mais il a bien sûr connu aussi le monde de la pègre dès son enfance dans les rues de Leningrad. Ces petits gamins étaient souvent déjà des petits gangsters, et il va, dès son enfance, être influencé par ce monde-là. Cette société bréjnévienne est une société minée par la violence, avec une vaste population marginale, et des comportements aussi de dépendance qui sont des comportements auto-destructeurs.

 

Jeunesse et romantisme de la pègre

Ce qu’il faut retenir de ce passé, c’est la longue collaboration entre les truands et les tchékistes, qui laissera des traces. Et Soljenitsyne se posait la question dans L’Archipel du goulag, qui des tchékistes et des truands avaient rééduqué l’autre. Les tchékistes avaient-ils rééduqué les truands, ou les truands avaient-ils rééduqué les tchékistes. Un truand qui se convertit à la foi tchékiste est considéré comme un traître, on le liquide, un tchékiste qui s’est imprégné de la psychologie du truand est bien vu de ses supérieurs et fait carrière. C’est parfaitement prophétique pour la Russie poutinienne.

 

Aujourd’hui l’idéologie et le code de la pègre continuent à être très populaires surtout dans la jeunesse, ils se répandent dans les orphelinats, dans les internats, dans les établissements secondaires ordinaires dans lesquels souvent les parrains installent leurs émissaires. Il y a des émissaires de la pègre dans les établissements scolaires, les vory v zakone  patronnent des camps de jeunesse, qui diffusent une représentation idéalisée du monde criminel, où les autorités criminelles sont représentées comme des espèces de « robin des bois » redresseurs de torts. 

 

Et on comprend très bien que, dans un régime comme le régime actuel, surtout quand on pense à l’état de la province russe, la prostration de cette province, ce romantisme de la pègre puisse parler aux jeunes. Les gamins constituent des bandes souvent encadrées par ces kapos qui organisent les rackets. Ils rossent et violent leurs condisciples et vont jusqu’à affronter les forces de l’ordre. La police est impuissante à combattre ces meutes d’enfants qui sont régis par une stricte discipline du secret parce que les mouchards sont impitoyablement châtiés. En 2016, le phénomène a été qualifié en haut lieu de « menace à la sécurité nationale ».

 

Beaucoup d’adolescents se trouvent sous la coupe de petits caïds qui les maintiennent sous leur coupe par la crainte du viol. Cela aussi est important, ce thème de l’homophobie en Russie, c’est l’homophobie des camps, où l’homosexuel est assimilé au souffre-douleur, au paria, à l’intouchable, à celui qui est violé et piétiné par les autres. Donc la grande crainte du détenu et la crainte qui est aussi celle de beaucoup d’adolescents, c’est d’être utilisé comme on dit en russe une expression qui veut dire à la fois succomber à la provocation des autorités et être violé par des truands, c’est la même expression. 

 

Quel est l’idéal pour ces jeunes ? C’est de faire des mauvais coups sans se faire prendre et sans en payer le prix. Et comme le disait un ancien conseiller du régime de Poutine, Pavlovski, cela résume la politique étrangère de Poutine ce principe.

 

La mentalité du détenu : la nécessité d’inspirer la crainte

Cela explique une idée largement répandue en Russie, c’est qu’il faut être craint, la Russie doit être crainte. C’est cette mentalité du détenu. C’est que si l’on n’est pas craint, on risque d’être utilisé. Et donc en Russie on considère que la Russie elle-même doit être crainte. Un sondage récent montre que 85% des Russes estiment que la Russie inspire la crainte aux pays étrangers et 75% estiment que c’est une bonne chose. J’en arrive à diverses conséquences à la fois sociales et politiques.

 

En octobre 2015, s’est tenu un congrès en Russie de psychologues et psychanalystes russes. Les participants ont remarqué que les Russes, surtout les habitants des grandes villes, ressemblent à des groupes d’orphelins, coupés des liens sociaux, incapables d’empathie, ne se préoccupant pas des autres, choisissant toujours la gratification immédiate, incapables de s’orienter entre le bien et le mal, oscillant entre l’agressivité et la dépression. Le tableau qu’ils font, c’est exactement le sentiment des détenus du goulag. Tel qu’on peut le trouver chez Chalamov, c’est pour cela que je pense que la lecture de Chalamov est très utile pour comprendre la Russie d’aujourd’hui. Ce sont des gens qui vivent au jour le jour, qui ne se sentent pas responsables ni de leurs actes ni de leur parole, dont l’univers est primitif, qui ne vivent pas dans la durée – donc d’où les difficultés économiques en Russie, c’est que pour créer une économie capitaliste, il faut se projeter dans la durée, c’est fondamental. Or en Russie ce n’est pas le cas, on vit au jour au jour exactement comme le détenu, dont la pitance va toujours être assurée par l’administration. Les sentiments dominants sont donc l’impression d’impuissance, de vulnérabilité, la haine de tous contre tous, la joie maligne prise au malheur d’autrui- tout ça est écrit par Chalamov. C’est l’état d’esprit dans les camps.

 

Il y a aussi le sentiment d’être au centre du monde, qui est le sentiment du détenu, parce que son univers se rétrécit. Et l’absence de perception de l’univers extérieur, du monde extérieur puisqu’on se replie sur soi-même, on n’a pas la moindre idée de ce qui se passe à l’extérieur, le détenu efface dans son esprit ce qui n’est pas sa prison. L’ordre social est perçu comme nécessairement coercitif, on obéit pour survivre et tout le monde se sent en otage dans cette société, où est impossible d’agir moralement.

 

La propagande du Kremlin : une propagande puissante de haine

Les traits que je viens de décrire, cela nous permet de comprendre l’originalité de la propagande du Kremlin. C’est une propagande de haine, purement, mais qui est puissante justement parce qu’elle s’appuie sur la haine, beaucoup plus que la propagande soviétique. Elle est beaucoup plus efficace que la propagande soviétique parce qu’elle fait appel aux sentiments les plus bas et notamment ce ressentiment, cette haine de l’autre, cette volonté que tout aille mal ailleurs, tout cela est très présent dans la propagande actuelle. Donc c’est une société extrêmement agressive qui se forme dans ce climat, une agressivité de masse à laquelle le Kremlin désigne des objets de haine. On pourrait faire l’histoire de la période Poutine en faisant l’histoire des objets de haine : les premiers c’était les Tchétchènes, puis les Géorgiens, les Ukrainiens, les Estoniens, les Européens et les Américains. Et on en est toujours là aujourd’hui. Ce qui est grave, c’est que la télévision rend cette propagande extrêmement efficace. C’est par la télévision que cette propagande envahit tout.

 

Conséquence de cette imprégnation de la « zona » : la tendance à se rassembler en petits groupes et micro-communautés aux règles distinctes

Maintenant, j’en arrive à un phénomène plus large, qui est l’étude des conséquences politiques de cette imprégnation de la société russe par des mentalités et l’organisation de la zona. La population des camps se divise en deux catégories : ceux qui font partie d’un groupe sous la protection d’une autorité criminelle, et ceux qui n’en font pas partie, qui ne sont pas protégés par une autorité criminelle. La conséquence la plus importante de cette empreinte de la zona sur la société, c’est la tendance à se rassembler en petits groupes, en micro-communautés, qui fonctionnent selon leurs propres règles et qui s’isolent du monde extérieur derrière un mur, qui est souvent un mur infranchissable, exactement comme dans les camps. Soit sous le joug de l’administration, soit sous le joug d’une autorité criminelle, cela dépend.

 

Ce qui est important, c’est cette atomisation de la société en bandes, en groupes, qui sont tous unis dans une idéologie obsidionale, tous contre nous, nous contre le monde entier, une organisation en clans, en bandes, en groupes, dans tous les domaines d’activité de cette société, du syndic d’immeubles aux groupes pétroliers. Et cette structure fait qu’il est pratiquement impossible de défaire le nœud entre criminalité organisée, « structure de force » comme ont dit en russe, les « siloviki », c’est-à-dire la police, le Parquet, les services spéciaux, l’armée, et la bureaucratie. Tout cela est inextricablement lié dans cette structure de bandes. Et cette société qui est déstructurée en un agrégat de bandes ne laisse évidemment pas de place à la sphère publique. Il n’y a pas de système de référence commun à l’ensemble de la société, pas de compréhension commune de ce qui est bon ou mauvais, même parmi les membres d’un même clan. C’est tout à fait net. 

 

Donc c’est cela qui est l’obstacle à l’émergence d’un Etat moderne qui fonctionne en Russie. C’est cette structure de bandes, et je dirai que l’arrivée au pouvoir de Poutine a encore renforcé cette tendance, qui était déjà très sensible à l’époque de Eltsine, mais qui l’est devenu beaucoup plus sous Poutine parce qu’au fond, Poutine, c’est le résultat de l’émergence au sommet de l’Etat russe d’une petite bande constituée autour de Poutine à Saint-Pétersbourg, quand il était adjoint du maire Sobtchak et qu’il a réussi à prendre le contrôle de l’ensemble de l’économie de la ville qui était importante puisque c’est un port, d’où les possibilités d’exportation et de trafic illicite. Donc Poutine s’est assuré l’appui de la mafia de Tambov pour contrôler le port et il a constitué sa bande, il a mis la main d’abord sur l’argent du parti en prenant le contrôle de la banque Rossiya dans laquelle étaient déposées les finances du parti donc cela était très important, il a d’abord mis la main sur ce magot avec l’aide de ses compagnons qui vont devenir ensuite les « grands » du régime poutinien : Kovaltchouk, Vekselberg etc. Ces gens-là, vous les trouvez dès le début autour de Poutine, ils constituent sa petite bande, encore une fois en parfaite osmose avec la mafia, les vory v zakone, et avec l’aide de cette bande, il va se retrouver catapulté au Kremlin. Et il va y amener toute sa fine équipe, avec évidemment la mentalité dont j’ai parlé, l’idéologie obsidionale « tous contre nous, nous contre le monde entier », c’est d’abord la mentalité de la bande criminelle. Et cette mentalité-là, il l’a amenée au sommet du Kremlin. 

 

Prédateurs et sous-hommes

Ce qui est aussi important, c’est la conception de l’humanité de ces gens-là. Ils divisent l’humanité en deux catégories : les prédateurs et les sous-hommes. Pour ceux qui lisent le russe, je vous conseille vivement le roman d’un proche de Poutine, Vladislav Sourkov, qui est un des mauvais génies du poutinisme, mais c’est un romancier qui n’est pas dépourvu de talent, il a écrit un roman qui s’appelle Okolonolia, « Près de zéro », dans lequel il décrit une société d’un cynisme total, organisée sur le modèle d’un gang de truands dominé par un parrain despotique. C’est intéressant à lire, et cela reflète extrêmement bien la mentalité des hommes du Kremlin. 

 

Pour illustrer ce phénomène, je vais vous citer un fait divers qui s’est produit en novembre 2010, à Kouchtchévskaïa, dans une petite bourgade prés de la Mer noire. C’est un jour de fête nationale et un riche fermier reçoit sa famille et des amis. Il y a 12 convives qui passent à table et des intrus arrivent, se glissent dans la maison, égorgent et assassinent tout le monde dont un bébé de 9 mois, 12 meurtres commis de sang-froid. Et par hasard, il y avait une équipe de télévision de Moscou qui était dans les parages, et qui va faire un reportage sur cette affaire, autrement on en aurait sans doute jamais entendu parlé, et donc le Kremlin était obligé d’organiser une enquête sur ce fait divers. Et on découvre alors que ces assassins appartenaient à un groupe mafieux de 120 hommes, qui terrorisaient cette agglomération de 30 000 hommes depuis des décennies. Ce groupe avait littéralement instauré une véritable dictature sur cette ville, violant notamment les femmes, pillant etc. Cette bande agissait dans une totale impunité parce que le chef était un député à la Douma, il a même été présent, me semble-t-il, au moment de l’intronisation de Medvedev. Et le gang était protégé par les patrons de la police, les procureurs, les juges, parce que tous ces gens-là étaient rémunérés par ces gangsters qui partageaient le butin avec les siloviki. 

 

Donc ils avaient acquis une grande fortune à force de dévaliser les petits entrepreneurs, les honnêtes gens. Et après cette affaire de Kouchtchévskaïa, qui révélait justement ce nœud dont je vous parlais tout à l’heure entre la criminalité et les fonctionnaires, les siloviki, on s’est aperçus que ce cas-là n’était pas du tout isolé, que beaucoup de localités russes vivent justement sous la coupe de ces mafias et de ces groupes criminels. Et c’est à partir de là que Medvedev a commencé à parler de lutter contre la corruption mais évidemment, tout cela est resté dans le domaine des bonnes intentions. 

 

Une mentalité importée par les Russes à l’étranger

Un détail encore pour clore ce chapitre sur la zona et la mentalité de la zona, un écrivain russe qui s’appelle Andreï Chipilov s’est posé la question de savoir pourquoi tant de russes installés à l’étranger, qui avaient fui le régime poutinien -ils sont nombreux à fuir, déjà près de 2 millions de russes -une fois à l’étranger, deviennent les fervents défenseurs de la politique du Kremlin. Il analyse les choses de la manière suivante : pour lui, tous ces russes se pensent toujours au fond d’eux-mêmes comme des détenus. Et pour eux, le gouvernement, y compris le gouvernement du pays dans lequel ils sont installés, s’identifie à une administration pénitentiaire, comme ils l’ont vécue en Russie, où la hiérarchie apparente ne correspond absolument pas à la hiérarchie réelle. C’est une caractéristique du pouvoir russe, et du pouvoir soviétique déjà, et du pouvoir russe aujourd’hui. Par exemple, le chauffeur d’un procureur a une position infiniment supérieure, dans la hiérarchie réelle, à celle d’un académicien. 

 

Donc à l’étranger ces Russes continuent à se comporter comme dans la zona, ils cherchent à affirmer leur statut en bravant les usages et les règles des pays dans lesquels ils se trouvent – pour eux c’est une question justement, d’affirmer leur statut parce que s’ils se soumettent aux règles, cela veut dire qu’ils sont faibles, et s’ils sont faibles, ils risquent d’être piétinés. Donc cette attitude les met en conflit avec le pays d’accueil, et donc comme ils sont en conflit avec le pays d’accueil, ils se rallient instinctivement à la meute d’origine, c’est toujours l’instinct de la bande, et approuvent le président Poutine qui sait remettre à leur place ces étrangers. Et c’est très juste, si vous regardez souvent l’évolution de Russes à l’étranger. Alors maintenant, quelles sont les conséquences de cette imprégnation par les codes de ce monde carcéral y compris dans le domaine de la politique étrangère, et aussi l’imprégnation par la pègre.

 

La capacité d’humilier impunément autrui, indice d’une position élevée 

L’important, c’est avant tout de ne pas perdre la face, de ne pas donner de signes de faiblesse. Inversement, la capacité d’humilier impunément autrui est l’indice d’une position élevée dans la hiérarchie. Donc chaque premier contact est l’occasion d’une épreuve de force, comme dans les camps, encore une fois. Le nouveau venu, dans un camp, doit s’attendre à une provocation, par exemple on peut laisser tomber ses affaires par terre, et s’il se baisse pour ramasser ses affaires, il est perdu dans le camp, il va devenir un souffre-douleur, parce qu’il a fait preuve de faiblesse. C’est la même chose dans la diplomatie russe, Poutine quand il rencontre un nouvel interlocuteur, un étranger, il le soumet à cette épreuve de force. Il le fait attendre par exemple. Il a fait attendre John Kerry pendant 3 heures, lors de leur première entrevue après l’arrivée au pouvoir d’Obama. A partir du moment où John Kerry avait accepté d’attendre, il était fichu, les Russes allaient le piétiner, ce qui s’est bien passé. C’est quelque chose d’extrêmement important, qu’on devrait bien sûr faire comprendre aux diplomates qui ont à faire à la Russie, c’est qu’il faut absolument ne pas donner de signe de faiblesse au début surtout, au moment où on est jaugé. 

 

Il me semble qu’Emmanuel Macron a dû comprendre cela parce que quand Poutine est venu, j’ai regardé avec intérêt son temps de retard, eh bien il n’était pas en retard, il était à l’heure. Ce qui est rarissime dans le cas de Poutine parce qu’il a même fait attendre la Reine d’Angleterre pendant 20 minutes. Je pense qu’on a dû lui expliquer que Macron, s’il était en retard, peut-être il ne le verrait pas tout simplement, je ne sais pas ce qui s’est passé. En tout cas, c’est une exception notable dans le comportement de Poutine.

Il faut garder encore une fois à l’esprit l’importance de cette question du prestige. Il faut lire Mario Puzo la question du respect qui est fondamentale, mais ce n’est pas le respect au sens où nous on l’entendrait, qu’on respecterait un interlocuteur qui mérite le respect. C’est le respect au sens du parrain, le Don Corleone. C’est comme cela qu’il faut le comprendre. Quand on vous dit que la Russie veut être respectée, il faut bien comprendre ce que cela veut dire. Voilà donc pour cette partie importante.

 

Boom de l’irrationnel en Russie

Autre point sur lequel je veux attirer votre attention : le boom de l’irrationnel en Russie. C’est un pays, peut-être à la suite de la disparition de l’idéologie qui laisse un vide ressenti comme insupportable, qui a véritablement connu une fuite dans l’irrationnel. Pendant la période d’Eltsine, j’étais frappée quand je me promenais dans les rues, je regardais ce qui se publiait en Russie, ce qui se vendait au coin des rues, ce qui était frappant, c’était le nombre invraisemblable de brochures sur l’astrologie, la voyance, la magie, le satanisme, et à la télévision il y avait des guérisseurs, des gourous, des médiums. Il y a eu un véritable engouement pour l’irrationnel qui a laissé des traces aussi, en politique je dirais parce que finalement ces thèmes, qui étaient largement diffusés sous Eltsine, qui paraissaient être diffusés par des originaux, ces thèmes sont devenus mainstream à l’époque de Poutine. L’idée par exemple, que l’ambassade américaine avait installé des équipements pour « zombifier » la population russe, et la soumettre au pouvoir d’occupation de Boris Eltsine. Je me rappelle, il y avait toute une littérature là-dessus. Ces thèmes ne paraissent plus du tout grotesques aujourd’hui. Quand vous écoutez la télévision russe, vous entendez des choses du même genre et pire encore. 

 

Je vous donne quelques exemples de cette ascension d’illuminés de toute espèce au plus haut niveau de l’Etat russe : vous avez d’abord les tenants du stalinisme orthodoxe, par exemple la ministre de l’Education nationale Olga Vassilieva est une fervente partisane du stalinisme orthodoxe. Et elle considère que la « Glasnost » a été un complot ourdi contre la Russie par Washington. Un autre personnage très important, c’est le chef de l’administration présidentielle depuis août 2016, un certain Anton Vaino, il est partisan d’un appareil mystérieux, le « nooscope », il a écrit des articles là-dessus. Qu’est-ce que c’est que le nooscope ? C’est un « réseau de scanners spatiaux chargé de sonder la noosphère, à savoir la sphère de la pensée humaine ». Alors Vaino explique que cet instrument qu’il a mis au point en 2011 et conçu sur le modèle des poupées russes, a pour fonction, je cite, d’ « enregistrer les modifications dans la biosphère et l’activité humaine, il reproduit par sa structure les géosphères, les couches concentriques de densité variée qui forment la Terre, et c’est le premier appareil, toujours selon Vaino, permettant d’étudier la conscience collective de l’humanité. La déléguée à la protection de l’enfance, qui s’appelle Anna Kouznetsova, croit à la « télégonie », une doctrine selon laquelle l’utérus de la femme se souvient de tous ses partenaires sexuels, et les enfants peuvent hériter des traits de tous les amants précédents de leur mère. D’où la nécessité évidemment de la moralité qu’elle développe.

 

Dans la campagne pour les élections législatives, des candidats de la région de Khabarovsk défendaient sa candidature en disant qu’il était le seul candidat qui était spécialiste en matière de vidéo communication télépathique entre la vie terrestre et l’intelligence supérieure dans les astres. C’était son argument. Et vous avez aussi une députée de Crimée, Poklonskaya, qui affirme que le buste de Nicolas II érigé en Crimée verse des larmes, ce qu’elle explique par le centenaire de la révolution bolchévique. Donc elle aussi, a eu des tas d’initiatives complètement folles. Donc vous avez tout un pullulement aussi de groupuscules orthodoxes fondamentalistes. Comme cette Poklonskaya, elle fait partie d’un groupe fondamentaliste. Ce sont eux qui ont voulu faire interdire un film qui s’appelle « Matilda » qui représentait les amoures du tsar Nicolas II avant son mariage, avec la ballerine Kschessinska. C’était un film absolument nul mais il a eu un énorme succès de publicité parce que ces orthodoxes fondamentalistes ont commencé à vouloir incendier les cinémas qui le représentaient, comme le tsar Nicolas II est devenu un saint, il a été canonisé, donc il était inconcevable qu’il ait eu une relation extra-conjugale. Il y a eu aussi toute une campagne organisée par ces groupuscules contre les codes-barres qui étaient accusés d’être sataniques donc il a fallu que le patriarche de Moscou intervienne pour rassurer les croyants et leur dire qu’on pouvait accepter les codes-barres. Mais cette campagne continue, elle se poursuit.

 

Dépréciation de l’idée de vérité et de raison, et climat d’irrationalité

Tout cela, ce sont des éléments folkloriques que je vous ai donnés, qui sont plus comiques qu’autre chose, mais c’est quand même l’indice de quelque chose de très grave, c’est l’indice de la dépréciation de l’idée de vérité et de la raison tout simplement, et c’est justement dans ce climat qu’est née cette ambiance dans laquelle on peut dire n’importe quoi, ce qui a été très bien expliqué dans le livre de Peter Pomerantsev, Rien n’est vrai tout est possible.C’est ce climat d’irrationalité qui permet de détruire l’idée même de vérité, l’importance de la vérité. Et d’abolir aussi le raisonnement, le lien entre la cause et les effets, ce qui explique par exemple le vote Poutine. Beaucoup de Russes ont vu leur niveau de vie se dégrader régulièrement depuis 2014, dans un pays normal cela aurait aboutir à une catastrophe électorale, pas en Russie justement parce que le lien de cause à effet n’est pas là. Et on explique cela par des complots, le complot des Etats-Unis pour démolir la Russie etc. Ce n’est pas la politique du gouvernement qui a causé la dégringolade économique, c’est le complot des occidentaux. J’en arrive maintenant aux retombées en politique étrangère. 

 

Influence sur la politique étrangère : le rapport de force

Cette décomposition du corps social en bandes, elle a bien sûr un début d’influence sur la politique étrangère. Premier point et c’est le point fondamental, c’est que les hommes du Kremlin ne croient qu’au rapport de force. Pour eux, la loi n’existe pas. C’est le rapport de force qui prime tout. Ils nous parlent des intérêts d’Etat de la Russie, mais ce qu’il faut bien voir, c’est qu’ils ne se sentent pas du tout à la tête d’un Etat qui coexiste avec d’autres Etats selon des règles admises par tous. Ils se voient suzerains d’un empire contrôlé par des groupes subordonnés à Moscou. C’est là qu’on voit la conséquence de cet échec de la création d’un Etat réel parce qu’au fond, et tout le problème de la politique étrangère russe tient à cela. Encore une fois, les hommes du Kremlin ne se voient pas à la tête véritablement d’un Etat, mais d’un empire. Et un empire, c’est justement un espace contrôlé par des groupes qui sont des kapos, subordonnés à Moscou. C’est pour cela que Poutine l’a dit récemment : la frontière de la Russie ne se termine nulle part. Il n’y avait pas de différence fondamentale entre ce qui était la Russie et ce qui ne l’était pas. 

 

Achat des élites des territoires environnants

L’important, c’était de pouvoir acheter les élites des territoires environnants, et c’est ce qui a fait l’essentiel de l’activité en politique étrangère de Poutine et de son groupe, c’était cela, c’était, avec l’aide de Gazprom et des revenus gaziers et pétroliers, d’acheter des élites, bien sûr de l’étranger proche, des pays de l’espace ex-soviétique mais pas seulement, pourquoi ne pas s’offrir un chancelier allemand, un chef de gouvernement italien et le futur président français, pourquoi pas. C’était une politique délibérée qui s’explique par cette vision qui exclut l’idée d’Etat et l’idée d’institutions. Les frontières n’ont pas d’importance. Et on retrouve la logique impériale, celle de Catherine II qui installe son amant Stanislav Poniatowski sur le trône de la Pologne, et cette logique impériale, elle est passée avec armes et bagages dans le bolchévisme puisque finalement Staline, ce qu’il fait, c’est exactement la même chose. A Yalta, voilà le modèle qui tient à cœur de Poutine et de ses proches, c’était justement dans son esprit la possibilité d’installer ses kapos dans les territoires conquis par l’Armée rouge. C’est toujours cette logique de bande, et Staline avait largement cette mentalité de gangster, outre l’idéologie. Donc voilà l’idéal que recherche la Russie, c’est justement cela. C’est pour cela que dans un premier temps, elle a cru pouvoir s’entendre avec l’administration Bush parce qu’elle pensait pouvoir arriver à un gentleman’s agreement. La Russie aiderait Bush à pourchasser les terroristes en Afghanistan et ailleurs, et en échange Bush laisserait à Poutine la possibilité d’installer ses hommes à la tête de l’étranger proche et pourquoi pas toute l’Europe, parce que c’était bien sûr le projet de Poutine, de contrôler cet espace. 

 

La puissance est proportionnelle à l’espace contrôlé

Pour les dirigeants russes, la politique de puissance, c’est une politique de contrôle de l’espace. La puissance est proportionnelle à l’espace contrôlé. C’est une vision archaïque mais qui est très présente. Ils n’ont pas la conception qu’un petit pays comme la Suisse puisse avoir une influence considérable, parce qu’il est justement si petit. Donc cela ne compte pas dans l’esprit des dirigeants du Kremlin. 

 

La rupture avec les Etats-Unis, elle a lieu justement au moment des révolutions de couleur, que Poutine a interprétées évidemment comme une ingérence des Etats-Unis dans l’espace qui était le sien, comme si le parrain voisin voulait installer ses kapos dans des quartiers qui sont les vôtres, et cela a évidemment provoqué une dégradation accélérée des relations avec les Etats-Unis. C’est cela le tournant qui a lieu à partir de 2003/2004.

 

Quand on nous dit oui Poutine voulait s’entendre, on nous dit qu’il était plein de bonne volonté à l’égard de l’occident, au début oui, c’est vrai, parce qu’il attribuait à ses interlocuteurs la même logique que celle qu’il avait lui, et il était incapable de penser que les autres résonnaient autrement. Le malentendu s’explique encore par le fait que pour ces hommes, la liberté n’existe pas. Ils ne prennent pas en compte ce facteur. Si, par exemple, des peuples manifestent contre leur gouvernement, c’est parce que derrière, il y a le département d’Etat, il y a Washington, les européens etc. Donc les manifestations contre les hommes protégés par la Russie sont forcément le résultat de complots russophobes de l’étranger. A cause de cet angle-mort de la vision des dirigeants du Kremlin, le malentendu est inévitable avec l’occident, parce que pour eux encore une fois, il n’y a pas d’initiative des peuples. S’ils se soulèvent, c’est que quelqu’un tire les ficèles par derrière, avec des intentions mauvaises à l’égard de la Russie. D’où le ressentiment de Poutine et des hommes du Kremlin et leur volonté de se venger. On se vengera, par exemple, en lançant une guerre de l’information et en influençant le cours des élections dans les démocraties, c’était en fait la suite logique de cet état d’esprit. Toutes les initiatives qu’a eues Poutine sont en fait des réponses, dans son esprit, à des insultes subies par la Russie, un manque de respect des pays environnants.

 

L’accent mis sur l’intimidation

Autre conséquence de cette manière de voir : l’accent mis sur l’intimidation, c’est très important dans ce monde de gangsters. C’est un système qui repose sur l’intimidation, d’ailleurs aussi en politique intérieure, plus que sur la contrainte réelle. C’est l’intimidation qui est un instrument de contrôle. Cela est particulièrement visible dans le recours au chantage nucléaire auxquels se livre Poutine régulièrement depuis 2008. En 2008, la Russie a menacé la Pologne d’une attaque nucléaire si celle-ci acceptait le déploiement sur son sol des défenses anti-missiles américaines, et cela a continué au moment de la guerre contre l’Ukraine, de l’annexion de la Crimée, là encore ouvertement à la télévision russe, les journalistes ont menacé l’Amérique d’être la cible d’attaque nucléaire russe, c’était montré à la télévision russe. Et encore tout récemment, le 1ermars 2018, Poutine a prononcé une longue adresse électorale, et il a détaillé pendant plus de 40 minutes les armes haut de gamme qui permettaient à la Russie de détruire les Etats-Unis, avec une vidéo en arrière-plan qui montrait la Floride arrosée par des missiles russes. Cela faisait partie de son discours électoral, il a beaucoup insisté sur ce côté de la militarisation et de la menace militaire. 

 

L’utilisation instrumentale des idées

Un autre aspect aussi, important, qui nous vient du soviétisme, c’est l’utilisation instrumentale des idées, c’est-à-dire que les idées sont ramassées souvent en occident, et elles sont utilisées pour améliorer l’évolution du rapport de force, comme à l’époque bolchévique. Mais cela ne représente pas forcément - c’est là ce que l’on ne comprend pas en occident- des convictions, parce que ces hommes du Kremlin n’en ont pas. La seule qu’ils aient, à laquelle ils croient, c’est le complot occidental. Ils fonctionnent véritablement sur ce mode de pensée, le complot. Pour le reste, ils n’ont aucune conviction, mais ils vont se servir en occident, ils vont utiliser des thèmes, par exemple la campagne contre le mariage gay, ça a été extrêmement utilisé d’une manière qui me rappelait parfaitement l’exploitation de l’antifascisme dans les années 30. C’était un slogan qui permettait de rassembler, de prendre un éventail de forces politiques variées, et de les mobiliser contre les gouvernements en place. C’est tout à fait le mode de fonctionnement du Komintern. La même chose pour la lutte contre le terrorisme, c’est un slogan qui est utilisé, que je compare à la lutte pour la paix dans les années 1950. C’est tout à fait le même mode de fonctionnement. La lutte contre le terrorisme, c’est un thème, un thème qui permet de ratisser large et de créer des coalitions exactement comme la lutte pour la paix. D’ailleurs on ratisse aussi du côté des chrétiens comme la lutte pour la paix permettait de ratisser du côté des catholiques progressistes etc. C’est le même mode de fonctionnement qu’à l’époque soviétique. Dire que Poutine est un conservateur, comme on le lit souvent dans Le Figaro, qu’il défend les valeurs conservatrices, c’est être complètement à côté de la plaque. C’est ne pas comprendre comment ça marche, c’est ne pas comprendre le substrat nihiliste qui est en dessous et qui est beaucoup plus important. 

 

Pour résumer cette partie sur la politique étrangère, on trouve au fond la même ambivalence qu’à l’époque bolchévique dans la politique étrangère, vous avez une volonté de statut- les bolchéviques aussi voulaient être pris comme une grande puissance, c’était important déjà au moment des négociations de Brest-Litovsk, Trotski était très fier d’avoir été reçu comme un chef d’Etat par les Allemands, et c’est ce qui avait beaucoup plu à Staline au moment du Pacte germano-soviétique. C’est que là, l’URSS devenait une grande puissance, elle négociait d’égal à égal, et toujours ce même schéma entre gangsters, on se partage les zones d’influence et les termes où l’on va pouvoir installer ses kapos. C’était la raison du choix de Staline de sa préférence pour  Hitler, parce qu’avec Hitler cette logique pouvait réussir. Donc vous avez une volonté de statut, qu’on a retrouvé aujourd’hui, l’idée de reconstituer la Russie comme grande puissance, Poutine se voyant rassembleur des terres russes, et la volonté d’être admis à la table des joueurs mais attention, en refusant de respecter les règles. Et il y a toujours parallèlement une volonté de cracher dans la soupe dans la diplomatie russe, ce qui était aussi présent chez les bolchéviques. J’en ai donné des exemples dans des écrits, dans des articles récents.

 

Toujours cette idée que l’indice de la puissance, c’est la capacité de bafouer impunément la règle. Pour être puissant, il faut pouvoir se permettre n’importe quoi. C’était cela qui a mené à l’annexion de la Crimée. C’était l’idée d’étaler la puissance russe, on peut braver, piétiner toutes les règles, violer les engagements pris etc, la charte des Nations unies, les accords d’Helsinki, tout cela passe à l’attrape mais on étale sa puissance. C’est ce qui explique finalement qu’il n’y a plus de diplomatie russe, et la crise actuelle vient de là. Cette manière de voir a complètement anéanti la diplomatie russe, qui était une diplomatie très forte pendant des années. Parce que la mentalité guébiste et la mentalité de la pègre l’ont emportées et toutes les deux sont incompatibles avec la diplomatie. 

 

La période la plus récente : celle du « boomerang »

Pour terminer, je voudrais faire le point sur la période que je n’ai pas eu le temps de couvrir dans mon livre, la période la plus récente. Enfin j’ai commencé à en parler dans mon livre, mais je crois que les tendances qui se dessinaient s’accusent. On est dans une période que j’appellerai la période du « boomerang », c’est-à-dire que toutes les politiques que Poutine avait lancées finalement se retournent contre lui. Et on a ce sentiment en Russie, il y a un sentiment d’échec très profond malgré le succès électoral de Poutine. 

 

Vous avez un échec en Europe évidemment- bien sûr il y a eu des succès, la périphérie de l’Europe est déstabilisée, par des régimes comme le régime d’Orban, mais quand même, la France et l’Allemagne restent : en France, les trois candidats favoris du Kremlin ont échoué, et c’est celui dont Moscou ne voulait pas qui a été élu. En Allemagne, Merkel est encore en place alors qu’elle était considérée comme la bête noire par Poutine. Donc des échecs en France. Aux Etats-Unis bien sûr, l’élection de Trump a été considérée comme un immense succès, la Douma russe qui a sablé le champagne. Mais finalement ce succès se retourne contre Moscou puisque Trump ne peut absolument pas faire de politique favorable à la Russie, parce qu’il est soupçonné, tout simplement. Un tel soupçon pèse sur lui, qu’il ne peut faire qu’une politique anti-russe. C’est la seule chose qui lui reste à faire. Donc la politique américaine est beaucoup plus vigoureuse et anti-russe que celle d’Obama. Je pense que maintenant les dirigeants du Kremlin doivent avoir une nostalgie de la période d’Obama. Là, il y a une reprise en main de la politique américaine, y compris de la politique russe, qui est très sensible, avec un calcul je crois, ce n’est plus du tout des improvisations, la politique de sanctions est parfaitement dosée. Et c’est un lasso que les Américains sont en train de tirer autour du cou de l’économie russe. C’est tout à fait sérieux, donc là, l’échec est absolument patent. Et c’est bien les ingérences russes dans les élections américaines qui ont provoqué ce sursaut, parce que toutes les insultes précédentes adressées à Obama n’avaient pas eu d’effet. Vous avez un échec aussi de l’Union eurasienne que voulait construire Poutine, c’est-à-dire la réintégration de l’espace ex-soviétique, là l’échec est tout aussi patent et également le résultat de la politique à l’égard de l’Ukraine. La Russie est en train de perdre le Kazakhstan qui est passé à l’alphabet latin, à la grande fureur de Moscou, et surtout qui vient d’autoriser l’installation de bases américaines sur son sol. Là, cela veut dire que le partenaire essentiel de la Russie dans l’Union eurasienne est en train de choisir ses propres orientations géopolitiques sans tenir compte de la Russie. 

 

Vous avez l’Arménie aussi, qui était, on peut dire, un clone du régime poutinien, et là vous avez le Poutine arménien qui venait d’être nommé Premier ministre après avoir été président, et bien ça n’a pas marché en Arménie et finalement l’opposition l’a emporté et cela est très important à mon avis, et les médias russes ne savent pas trop comment présenter la chose. Et ce qui est intéressant, c’est que la Russie ne peut pas faire grand chose, elle est impuissante même si elle a des troupes en Arménie. Mais elle ne s’est pas décidée à utiliser les troupes pour écraser la Révolution de velours arménienne. Donc c’est un indice très net. Et même la Biélorussie qui était extrêmement fidèle à Moscou, depuis l’affaire ukrainienne, elle se tourne vers l’Europe de plus en plus nettement. Donc c’est l’échec.

 

Et en Syrie, j’ai toujours comparé la position de Poutine à un jongleur qui a des tas de balles en l’air, et bien là, les balles sont en train de lui tomber dessus les unes après les autres. Parce que la coalition qu’il avait montée dont il était très fier avec la Turquie, l’Iran et le régime de Bachar El-Assad, cette coalition à l’évidence n’était pas viable, vu que les intérêts des uns et des autres sont opposés. En plus, il y a le facteur d’Israël. La Russie avait de bonnes relations avec Israël tout en ayant de bonnes relations avec l’Iran mais il y a un moment où il faut choisir quand même, et là on est arrivés à ce point où Israël intervient de plus en plus ouvertement en Syrie, pour détruire les équipements russes, les systèmes de défense anti-aérienne installés par les Russes. Donc la situation devient absolument inextricable. Aujourd’hui encore, la Russie a perdu un avion et cela coûte de plus en plus cher et on ne voit pas comment elle peut s’extirper de ce bourbier sans perdre la face. 

 

Donc les échecs s’accumulent, la situation économique est très mauvaise, malgré la remontée des prix du pétrole. La question est de savoir si Poutine va rester au pouvoir ou s’il va être victime d’une révolution de palais, ce que je n’exclus pas du tout, vu que ses fantaisies coûtent très cher aux oligarques qui l’ont soutenu, qui ont fait leur argent grâce à lui, mais qui n’apprécient certainement pas de perdre leurs investissements aux Etats-Unis et en Angleterre à cause des marottes de leur führer. Il est possible que Poutine soit invité à prendre sa retraite. 

 

Mais la question importante pour nous, n’est pas tellement que le chef change, que l’on change de leader, et qu’un leader arrive et mette en avant une perestroïka. Je pense que l’on s’achemine vers cette situation, vu que la Russie est vraiment dans une impasse totale. Je pense que l’on va arriver à une période de perestroïka, de libéralisation partielle du régime, de critique du poutinisme. C’est tout à fait concevable, c’est même probable à mon avis. 

 

Mais pour nous le critère, c’est le maintien ou non du système de prédation de l’économie russe, le système existant, qui ne peut fonctionner que grâce à une logique de mobilisation. C’est-à-dire que tant que ce système existe, que les riches s’enrichissent en pillant les ressources de la Russie et les mettent ensuite à l’étranger, ce système a longtemps fonctionné sous Poutine parce Poutine et sa propagande promettaient aux Russes de faire de la Russie une grande puissance en échange. On disait aux Russes, laissez-vous plumer, mais en échange vous aurez la satisfaction d’être une grande puissance crainte par les occidentaux etc. C’est cela qui a permis de stabiliser le régime, c’est la différence avec la période de Eltsine, vous aviez déjà des oligarques qui pillaient la Russie, mais ils n’avaient pas compris qu’il fallait utiliser le drapeau patriotique pour se maintenir au pouvoir. 

 

Ce système peut subsister avec le successeur de Poutine

Ce système peut, à mon avis, subsister avec le successeur de Poutine. Encore une fois, tant que ce dispositif, parce que les dirigeants du Kremlin ne sont que des prédateurs installés sur le corps de la Russie, et tant que ce système sera en place, il faudra nécessairement une mobilisation contre un ennemi extérieur. Et cet ennemi extérieur ne peut être que l’occident, parce que la Chine, ils en ont peur, ils n’osent pas l’affronter. Ils ont peur du monde musulman, ils n’osent pas l’affronter non plus, donc ce sont les occidentaux les têtes de turcs choisis, tout désignés. Donc le critère d’un changement réel en Russie, ça va être la transformation de l’économie et l’apparition de véritables institutions avec partage, des divisions des pouvoirs, état de droit, respect de la propriété privée etc. On a toute une série de critères qui vont nous permettre de savoir si les changements sont réels […].

 

Mais il faut se méfier, il faut penser que ce système poutinien est très solide même en dehors de Poutine, qui peut se maintenir même si son chef, à cause de ses excès et de ses échecs, est mis à l’écart. Il faudra être vraiment vigilant. Peut-être qu’on pourra aider la Russie à une transformation réelle, qui lui permette de sortir du post-communisme, ce qui n’est pas le cas jusqu’à présent. »

 

Comprendre le poutinisme, éditions Desclée de Brouwer (2018), 236 pages.

 

 

 

 

                                                                                            

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