Pour F. Thom, la décision de se débarrasser de Navalny est une "réaction aux évènements au Belarus"

Face à la richesse et la gravité des évènements au Belarus ainsi qu'à l'empoisonnement de l'opposant russe Alexeï Navalny, Political s'est entretenu avec Françoise Thom, historienne, spécialiste de l’URSS et de la Russie post-soviétique. Elle a été maître de conférence à Paris-Sorbonne en histoire contemporaine et a écrit plusieurs livres, parmi lesquels « Comprendre le poutinisme » (éditions Desclée de Brouwer, 2018, 235 pages)


Quelle est votre réaction à l’empoisonnement d’Alexeï Navalny, opposant russe charismatique connu pour ses enquêtes journalistiques anti-corruption fracassantes, sur le pouvoir et ses proches?


Je suis absolument horrifiée mais ne suis pas étonnée. Cet empoisonnement confirme un processus que j’avais repéré à partir de l’introduction de ces fameux amendements à la Constitution et à partir de la proclamation, on peut dire, de la présidence à vie de Vladimir Poutine. Il s’agit d’une tendance dans le régime actuel à abandonner tous les « falbalas » démocratiques, les éléments de démocratie Potemkine qui continuaient d’exister. En effet, le régime de Poutine s’était entouré d’un décor démocratique: il y avait des faux partis d’opposition, des faux débats, un parlement, et bien sûr tout cela était contrôlé par le Kremlin mais on peut dire que les formes était respectées dans les premiers temps du régime. D’ailleurs en 2008 Poutine a laissé Dmitri Medvedev se faire élire à la présidence justement pour obéir à la lettre de la constitution, même s’il conservait l’essentiel du pouvoir. Il y avait un respect au moins formel de ces textes juridiques. Aujourd’hui Poutine a littéralement détruit le cadre juridique donc la base de légitimité qu’avait ce régime, il a piétiné la constitution.

Et l’assassinat de Navalny va dans le même sens, c’est-à-dire qu’on est en présence d’un régime qui ne respecte même plus les formes du droit et qui règne par l’intimidation et la force nue.


On a pu lire dans le journal Le Monde les analyses des journalistes Paul Gogo et Benoît Vitkine qui expliquent bien la violence inhérente au régime Poutine, au regard de son « palmarès » d’attaques ou d’assassinats non résolus et de l’impunité qui règne. On a pu aussi voir être évoqué le nom d’Evgueni Prigogine, le fameux « cuisinier » de Poutine dont il est question dès qu’on parle d’usines à trolls ou des actions de la milice Wagner. Et finalement ces analyses expliquent toutes deux qu’on ne peut dédouaner la responsabilité du pouvoir et de Vladimir Poutine dans ce genre d’actions, quel(s) que soi(en)t le(s) commanditaire(s) précis. Qu’en pensez-vous?


Oui, évidemment, on ne peut dédouaner le pouvoir parce qu’il faut bien tenir compte du fait qu’Alexeï Navalny était littéralement suivi par une armée des gens du FSB. Il était constamment sous surveillance. On ne peut pas organiser un attentat contre une personne qui est constamment sous surveillance, à moins d’en être complice. C’est évident. Navalny ne faisait pas un pas sans être surveillé par les chiens de garde du régime. Il serait invraisemblable qu’une personne ose toucher à lui sans l’approbation des autorités.

Et étant donné le palmarès du pouvoir et les précédents, il ne peut y avoir aucun doute là-dessus. Ce qui est amusant, c’est que tous les défenseurs du Kremlin nous expliquent que ce dernier n’a aucun intérêt à s’en prendre à Navalny. Encore une fois il y a une explication très simple: d’abord j’interprète cette décision de se débarrasser de Navalny comme une réaction aux évènements au Belarus. Le régime a toujours fonctionné ainsi: il décapite l’opposition. Il ne craint pas, au fond, les mouvements désorganisés spontanés parce qu’il est très facile d’attendre qu’ils s’essoufflent et retombent d’eux-mêmes, puis d’en venir à bout, mais ce qu’il craint c’est l’apparition de leaders de mouvements organisés. Et il sait qu’en Russie le potentiel d’un leader d’opposition est considérable étant donné l’impopularité croissante du régime. Parce qu’il est conscient de cela il a pris peur. Voir la population biélorusse qui passait pour extrêmement paisible, soumise et douce, prendre la rue a été un énorme choc pour le Kremlin. Les dirigeants russes sont inquiets pour l’automne parce qu’il va y avoir des élections de gouverneurs en septembre et ils ne voulaient surtout pas que Navalny fasse campagne à ce moment-là. Il faut savoir que la situation est tout aussi explosive en Russie qu’ailleurs.

Ils ont donc décidé de décapiter l’opposition: Navalny était le leader le plus charismatique et le mieux organisé, dans les provinces son mouvement avait des antennes un peu partout, et c’était le plus dangereux pour le Kremlin. Il est absolument évident que le Kremlin porte la responsabilité de cet empoisonnement. Ceux qui nous disent que le Kremlin n’y avait pas l’intérêt, sont ceux qui ne comprennent pas comment fonctionne le pouvoir russe, ou alors ceux qui répètent sa propagande.


Une semaine après l’empoisonnement, aucune enquête criminelle n’a été ouverte. Le 27 août dernier, seuls des « examens préliminaires » ont été lancés par la police des transports russe. Que peut-on attendre des autorités?


Je pense à l’enquête sur l’assassinat de Boris Nemtsov, qui n’a rien donné. On a trouvé quelques sous-fifres mais on n’est pas remonté jusqu’aux commanditaires. A mon sens, ce sera à peu près similaire pour l’empoisonnement de Navalny: on trouvera peut-être quelques sous-fifres, mais ce n’est même pas certain. Je n’attends pas grand-chose de cette enquête. Il faut aussi penser à la journaliste Anna Politkovskaïa. Il y a aussi eu une enquête sur son assassinat. Encore une fois, on débouche sur quelques sous-fifres mais on ne remonte pas très haut.


Que pensez-vous des actions de la diplomatie française et européenne sur l’affaire Navalny et sur les développements en Biélorussie? Et si vous aviez à prodiguer des conseils à la diplomatie française, quels seraient-ils?


Je conseillerais de cesser, au moins en paroles, de ménager la Russie, de faire preuve pour une fois de moins de complaisance à son égard, et de retourner la rhétorique russe. Les Russes ne cessent de dire qu’il ne faut pas d’ingérence extérieure, et Vladimir Poutine vient d’annoncer qu’il a mis sur pied une force de police et de « spetsnaz » [NDLR: forces spéciales] prête à intervenir au cas où les extrémistes séviraient à Minsk. C’est typiquement ce genre de choses qu’il faudrait leur faire remarquer : en matière d’ingérence ce n’est pas du côté occidental que les choses sont flagrantes.

Il faudrait cesser d’avoir ce discours lénifiant sur la volonté de « maintenir le dialogue » et prendre acte du comportement russe et parler sanctions, et des sanctions qui font mal. Il ne faut pas seulement sanctionner les proches d’Alexandre Loukachenko. On ose s’attaquer à Loukachenko parce que le Kremlin aussi voudrait s’en débarrasser, ou au moins le couper sans retour des Occidentaux, on agit parce qu’on a l’autorisation, peut-être même l’encouragement du Kremlin à le faire.

Mais ce n’est pas du tout cette attitude-là qu’il faut avoir: il faut aller au fond des choses et affronter le problème là où il est, et ne pas nous engager dans les voies sans issue que la diplomatie russe nous incite à prendre.

Il faut voir les choses en face et en tirer les conclusions parce que ce qui est en train de se passer est très grave. C’est l’annexion, l’Anschluss de la Biélorussie. C’est extrêmement grave parce que c’est une première étape, et d’autres étapes vont suivre. Une fois que Poutine aura mis la main sur la Biélorussie, il ne s’en contentera pas, les morceaux suivants sont l’Ukraine et les Etats baltes. C’est pour cela que surtout l’Ukraine, les Etats baltes et la Pologne se mobilisent. Ils savent parfaitement qu’ils sont au menu une fois que la Biélorussie sera tombée.


En 2019 et en 2020, des opposants au régime de Ramzan Kadyrov ont été retrouvés morts en Allemagne, en France et en Autriche plus récemment. D’un point de vue en apparence plus léger, on sait que Poutine arrive régulièrement en retard lors de ses rendez-vous avec ses homologues étrangers. Lors d’une réunion avec Angela Merkel, un chien était présent alors qu’on sait qu’elle en a très peur. Peut-on dire que les forces de Vladimir Poutine et de son allié Kadyrov sont plutôt à l’aise en Europe? Et quels sont les « codes » de Vladimir Poutine en matière de diplomatie et comment s’y adapter?


Poutine raisonne uniquement en termes de rapports de force. Depuis le début son but est de faire la démonstration de la faiblesse des Occidentaux. C’est pourquoi j’estime déplorables tous ces appels pathétiques à la « poursuite du dialogue ». Si l’Union Européenne affronte une Turquie de plus en plus insolente, une Chine de plus en plus arrogante, c’est qu’Erdogan et Xi Jing Ping ont assimilé les leçons administrées par Poutine : on peut tout se permettre avec les Occidentaux. Le spectacle de la faiblesse occidentale au moment de la guerre russo-géorgienne et russo-ukrainienne est la cause directe du chaos que nous affrontons aujourd’hui sur la scène internationale transformée en Jurassic Parc. Notre persévérance à afficher notre faiblesse et notre désunion, aujourd’hui encore, risque de rendre une guerre inévitable.


On a vu le président de la République Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel se mobiliser rapidement pour proposer une aide humanitaire à la famille d’Alexeï Navalny et appeler à faire toute la lumière sur cette affaire. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a lui-même parlé d’ « acte criminel » et sur RTL le 27 août dernier il a dit aussi ne pas comprendre « pourquoi la Russie ne joue pas le jeu de la transparence ». Pour rappel, Florence Parly, la ministre des Armées, a déclaré en juillet dernier que le reset russe n’avait pas encore donné de « résultats tangibles ». Serait-on en train d’assister en France à une érosion de ce « reset russe »?


On a l’impression que rien ne peut ébranler cette volonté de « reset russe », malgré l’accumulation des faits et des « exploits » de ce régime depuis des années et des années. Il suffit de voir la réaction à l’affaire biélorusse. On entend constamment en France qu’il faut quand même ne pas aller contre le Kremlin, qu’il faut se concerter avec Moscou, et qu’« il ne faut surtout pas une réplique du scénario ukrainien ». Ce genre de propos montre à quel point on a intériorisé la propagande russe en France et en Europe, comme si les Européens étaient responsables de ce qui s’est passé en Ukraine, comme si c’étaient eux qui avait annexé la Crimée, comme si cela dépendait du comportement de l’Europe. Ce genre de remarques et de réflexions est à peine croyable. On parle comme s’il fallait absolument être docile à Moscou pour éviter les crises. C’est un discours de capitulation tout simplement: on évite la crise quand on fait ce que veut Moscou et la leçon a été comprise après l’Ukraine. On veut à tout prix éviter un affrontement avec la Russie donc on va faire de l’humanitaire, faute de courage politique. En fait le choix de l’humanitaire est toujours l’indice d’une défaillance du courage politique.

Je pense que plus personne ne croit encore à ce reset avec la Russie, mais comme il faudrait du courage pour faire un constat d’échec et surtout en tirer les conclusions, on préfère faire semblant de continuer à dialoguer. « Maintenir le dialogue », comme il est souvent dit. Alors qu’on sait pertinemment ce que va donner ce dialogue… Pour les pauvres Biélorusses, il est clair que « maintenir le dialogue avec Moscou » veut dire accepter l’Anschluss de la Biélorussie par Moscou.


Une visite de dirigeants français et européens au chevet d’Alexeï Navalny et une rencontre avec sa famille pourrait-elle par exemple avoir une valeur symbolique?


Oui, mais ce genre de visites ne changera pas les dispositions du Kremlin. Il faut monter que cet empoisonnement ne passe pas en Europe, mais il faut le montrer beaucoup plus clairement, avec, encore une fois, des sanctions économiques qui font mal, étant donné la fragilité de l’économie russe. Il suffit d’avoir le courage politique pour les adopter. Et surtout, il faut cesser de donner en spectacle notre faiblesse. Mieux vaut ne rien dire que de faire des commentaires étalant notre complaisance à l’égard du Kremlin.


Sur la stratégie de Vladimir Poutine au Belarus, on a pu lire l’analyse de la journaliste biélorusse Hanna Livbakova dans le Washington Post, où elle rappelle les relations houleuses entre Vladimir Poutine et Alexandre Loukachenko, avec notamment l’épisode des mercenaires de la Wagner. Elle explique aussi qu’il ne faut pas s’attendre à ce qu’une « intervention » de Moscou soit « forcément » ou uniquement militaire parce qu’il y a aussi une forme d’hybridité et que des communicants russes ont déjà remplacé les journalistes des médias d’Etat qui étaient en grève, une information confirmée par Loukachenko lui-même. Vladimir Poutine a déclaré dernièrement : « Nous nous sommes comportés de manière bien plus calme et neutre que beaucoup de pays dont l’Europe et les Etats-Unis. Mais c’est [la Biélorussie] le pays qui est le plus proche de nous ethniquement culturellement et spirituellement ». Que pensez-vous de l’analyse d’Hanna Livbakova et du propos de Poutine?


A ce sujet, à mon avis les « siloviki » biélorusses sont déjà encadrés par les Russes parce que je vois les méthodes russes à l’oeuvre pour démolir l’opposition. Alexandre Loukachenko manquait de finesse tandis que maintenant, ils emploient les méthodes du KGB, enfin du FSB, qu’on a vues en Russie. Les journalistes russes sont chargés de la propagande à la télévision biélorusse, donc le Belarus est déjà effectivement occupé.

Hanna Livbakova a raison et le fait que Vladimir Poutine insiste sur la rhétorique du « peuple-frère » ne fait que confirmer son intention d’Anschluss pur et simple de la Biélorussie, ce que la Russie a essayé de faire depuis des années mais qui a échoué à cause de Loukachenko.


On connaît la relation compliquée entre la Russie et la Biélorussie et ses quelques points d’achoppements, parmi lesquels la non reconnaissance de l’annexion Crimée, de l'Ossétie du Sud ou encore de l’Abkhazie. Peut-on dire qu’Alexandre Loukachenko défendait la souveraineté de la Biélorussie à l’époque?


Oui, il ne voulait pas être le « gauleiter » [NDLR: terme désignant les responsables régionaux du parti nazi ] de la province de Minsk appartenant à la Russie. Il préférait être président de la Biélorussie. Maintenant le rôle qui lui est réservé est justement celui de gauleiter.


Hanna Livbakova signale aussi dans son analyse que dans les manifestations pro-Loukachenko, sont apparus des drapeaux russes


On assiste à une annexion rampante de la Biélorussie. Je pense que le changement de constitution dont parle Loukachenko vise justement à adapter la constitution biélorusse à cette perte, à cet abandon de souveraineté probable. Et pour les nouvelles élections, il est très possible que les Russes aient un satrape tout prêt. Une partie de cette opposition biélorusse est très liée à Moscou, Viktor Babaryko est un homme de Gazprom. Il est très possible que Loukachenko soit éjecté et remplacé par un homme de Gazprom, ou que ce genre de scénario arrive. A mon avis, c’était le scénario initial voulu par le Kremlin. Mais les Russes ont été étonnés par la révolution qui a eu lieu en Biélorussie. Ils pensaient procéder à une petite opération consistant à mettre à l’écart Loukachenko et à le remplacer par un satrape plus docile, et finalement ils se retrouvent face à toute une révolution qui n’était pas prévue au programme.


Et il s’agit d’un mouvement fluide. Quelle incidence cela peut-il avoir?


Oui, il s’agit d’un mouvement fluide et d’un mouvement sans leaders donc il est difficile à infiltrer.


Et même si on évoque le Conseil de coordination, ce dernier ne demande pas à prendre le pouvoir mais appelle à de nouvelles élections


Justement, c’est un peu risqué, parce que ces nouvelles élections peuvent terminer le processus dans le sens voulu par Moscou. A moins que l’opposition n’arrive à trouver un candidat favorable à la souveraineté biélorusse et que ce dernier s’impose. C’est tout à fait possible mais il faut y travailler.


Ce régime est assez glaçant: on a vu les images tourner de violences perpétrées contre des manifestants, de violences perpétrées contre des personnes arrêtées, et des photos rappelant des actes de torture. Alexandre Loukachenko a lui-même qualifié les manifestants de « rats », des propos visant à une déshumanisation de sa propre population. La Prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch, membre du Conseil de coordination, a même été convoquée dans le cadre d’une enquête visant ce conseil, avec toute la charge symbolique que cela comporte puisqu’il s’agit d’une élite littéraire. Qu’est-ce que ces actions signifient et que laissent-elles présager pour l’avenir? Loukachenko ne lâchera pas le pouvoir?


Non, il ne lâchera pas le pouvoir avant que les Russes n’arrivent à s’en débarrasser. Il est possible que les Russes y arrivent, pour le remplacer par un satrape plus présentable et plus docile à la fois.


Revenons sur un passage de votre livre « Comprendre le poutinisme » (éditions Desclée de Brouwer, 2018, 235p.) particulièrement marquant. Je vous cite: « La peur du peuple est profondément enracinée chez les dirigeants russes et dans l’intelligentsia. Les grandes jacqueries, l’anarchie bolchévique des premières années ont laissé leur empreinte dans la mémoire nationale. Ce sentiment de précarité si caractéristique des élites russes a été réveillé par les troubles de l’automne 1993. Poutine est lui aussi convaincu que le peuple russe est prêt à tout moment à se jeter sur l’élite au pouvoir et à la massacrer. » (p. 67) Justement, les manifestations continuent à Khabarovsk. Vladimir Poutine a-t-il peur pour lui-même et pour la pérennité de son pouvoir?


Oui, l’assassinat d’Alexeï Navalny est justement un indice de l’inquiétude du Kremlin. Poutine est quand même le fruit d’une éducation bolchévique. Et les bolchéviques enseignent que les mouvements de masse sont dangereux lorsqu’ils sont organisés. Donc il faut absolument ne pas laisser la société s’organiser. Il faut une société atomisée, où chaque leader potentiel est soit neutralisé, soit supprimé. Il faut que le pouvoir domine toutes les formes organisées de la vie sociale.

La méthode bolchevique était de supprimer toutes les élites, tous les leaders potentiels, de façon à ce que la masse reste impuissante et atomisée.

Pour les troubles de Khabarovsk, c’est un peu comme la question de la Biélorussie: il s’agit d’un mouvement spontané qui n’est pas organisé. Le régime, pour l’instant, du moment qu’il n’y a pas d’organisation, se dit que le mouvement va retomber et que par les méthodes de corruption et d’intimidation, on peut en venir à bout.

Par contre l’apparition de leaders capables de mener le mouvement, tel que Navalny, inquiéterait le Kremlin. C’est pour cette raison - on le voit déjà maintenant- que la politique du Kremlin devient et va devenir de plus en plus répressive. Les arrestations se multiplient, les actes d’intimidation aussi. Plus ce régime se sent menacé, plus il va devenir oppressif et répressif. Et en même temps il perd de sa souplesse et de sa subtilité initiale.

Les gens qui ont créé le régime de Poutine, comme Gleb Pavlovski, que je cite beaucoup dans mon livre ou encore Vladislav Surkov, étaient des gens intelligents qui ont su créer ce fameux décor démocratique. Ces gens-là sont maintenant sur la touche, ce sont les butors des « siloviki » qui maintenant formulent la politique, et c’est d’un autre niveau.


Les « siloviki » dont vous parlez aussi dans votre livre, ce sont les hommes de la sécurité d’Etat?


Oui, ce sont des vétérans du FSB. Aujourd’hui ce sont eux qui déterminent la politique en Russie. Et ils manquent de lucidité parce qu’ils raisonnent uniquement en termes de « complots » et de « manigances » de l’Occident. Ils ont une vision tout à fait paranoïaque, ils ne comprennent pas les mouvements sociaux tels qu’ils sont et les attribuent toujours à des complots. Ils ne comprennent pas comment les gens peuvent agir librement. Ils ont tout un arsenal de méthodes efficaces qu’il ne faut pas sous-estimer, mais qui, tôt ou tard, ne suffiront plus.


Une dernière question. En août dernier, Alexandre Douguine, théoricien de l’eurasisme et qui a été un temps du moins proche du Kremlin, a déclaré « La démocratie est une dictature des démocrates. Le libéralisme est la liberté des libéraux d’exterminer les non libéraux (appelés « fascistes ») par tous les moyens ». Cela rappelle le fameux « paradoxe de la tolérance » du philosophe Karl Popper. Ce qui est frappant, c’est que c’est un discours qu’on retrouve en France lors de nombreux débats et polémiques. Les intolérants accusent les défenseurs de la démocratie et des droits humains d’être intolérants. Qu’est-ce que cela signifie de l’état de la société française ? La France est-elle en train de s’imprégner d’un discours poutiniste?


Je crois qu’il y a une grande confusion, souvent entretenue volontairement par les partisans des régimes dictatoriaux à la Poutine, sur le terme de « libéralisme » entendu au sens américain, c’est-à-dire comme l’équivalent du « progressisme ». Au départ le libéralisme préconise avant tout le respect du droit, et notamment du droit de propriété sur lequel repose l’ordre social. La fonction de l’État est la protection des biens et des personnes, la défense contre l’agresseur étranger. Je crois qu’il est important de revenir à ce fondement du libéralisme, en prenant conscience que les dérives du progressisme, la dictature du « politiquement correct », l’abandon de l’universalisme, la substitution de l’humanitaire au politique, le délitement d’un Etat à la fois paternaliste, nourricier, tracassier et impuissant, remettent en cause les principes mêmes du libéralisme politique sur lesquelles reposent nos démocraties. Ce que Douguine et ses admirateurs ne voient pas (ou font semblant de ne pas voir) c’est que le libéralisme apporte un antidote bien plus efficace aux folies du progressisme que les despotismes dont ils font la réclame, et qui sont tout aussi nihilistes que les excès du progressisme dénoncés par eux.


Propos recueillis le 28/08/2020

Andreï Vaitovich, journaliste franco-bélarusse qui nous permet de suivre les développements actuels au Belarus a fait porter sur Twitter un message à Madame la Maire de Paris Anne Hidalgo

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