La France appelle à la libération immédiate de Y. Dmitriev après sa condamnation à 13 ans de prison


L’historien Youri Dmitriev, 64 ans, a été condamné hier, en appel, à 13 ans de colonie pénitentiaire par la Cour suprême de Carélie. Cette condamnation inquiète particulièrement défenseurs des droits humains et universitaires, au regard du signal envoyé, mais aussi de par la santé de l’historien qui s’est détériorée depuis sa détention, et la pandémie de Covid-19 en cours.


Youri Dmitriev est historien et archéologue. Il n'a eu de cesse d'honorer la Mémoire des personnes assassinées sous Staline, pendant la Grande Terreur. C’est lui qui a découvert le charnier de Sandormokh en 1997. L’ONG Memorial dont il est membre, principale ONG russe de défense des droits humains et de la mémoire des crimes du stalinisme, ainsi que beaucoup d'autres intellectuels lui ont déjà témoigné leur soutien, évoquant un dossier monté de toute pièce. La mobilisation s’est aussi exprimée par des pétitions. Ce procès est marqué depuis le début par des accusations de motivations politiques, dans un contexte de réhabilitation de Staline par le pouvoir russe pour sa rhétorique nationaliste.

Hier l’antenne française de Memorial a déclaré sur son compte Twitter:

« La Cour Suprême de Carélie vient de rendre un nouveau verdict dans l'affaire Dmitriev: Pour les chefs d'accusation dont il avait été reconnu coupable en 1ère instance: la peine de 3 ans et six mois est portée à 13 ANS de colonie pénitentiaire de régime strict ! Pour les autres chefs d'accusation dont il avait été relaxé, la Cour casse le jugement et demande un nouveau procès. Ce qui signifie qu'à la peine de 13 ans pourrait s'ajouter d'autres mois ou années de prison supplémentaires. Rappelons que les audiences en appel devant la Cour Suprême de Carélie se sont déroulées en l'absence de l'avocat de l'historien Iouri Dmitriev et que celui-ci y a assisté par un système de visioconférence de mauvaise qualité, notamment audio. »

En juillet dernier, Youri Dmitriev avait été reconnu coupable de violences sexuelles sur sa fille adoptive et condamné à trois ans et demi de prison. Ayant déjà effectué plus de trois ans en détention préventive, il pouvait être libéré en novembre prochain. Le procureur ayant réclamé une peine bien plus lourde, certains de ses soutiens avaient pris le prononcé du verdict comme un désaveu, plus ou moins contenu, face à la mobilisation autour de lui.


« Comme ses partenaires de l’Union européenne, la France appelle à la libération immédiate de Youri Dmitriev »

Dans un communiqué publié en début de soirée, la France a déclaré: « Cette condamnation frappe un historien et un défenseur des droits de l’Homme connu pour ses travaux liés aux charniers datant de la période stalinienne. Comme le ministre de l’Europe et des affaires étrangères l’a souligné dans son discours prononcé à l’Université Charles de Prague le 6 décembre 2019, là où la liberté académique est menacée, ce sont la démocratie et la paix qui sont en danger. C’est pourquoi les chercheurs doivent pouvoir travailler librement. La condamnation de Youri Dmitriev est d’autant plus préoccupante que sa santé s’est fortement dégradée depuis le début de sa détention. Comme ses partenaires de l’Union européenne, la France appelle à la libération immédiate de Youri Dmitriev. Les autorités françaises continueront de suivre de près l’évolution de la situation de Youri Dmitriev. »

De son côté, l’ambassadeur français pour les droits de l’homme François Croquette, qui suit assidûment ce dossier depuis ses prémices, et plus largement le harcèlement qui vise l’ONG Memorial et les défenseurs des droits humains, avait fait une déclaration conjointe avec son homologue allemande Bärbel Kofler le 23 juillet dernier. Sur le verdict prononcé précédemment contre lui, il avait déjà déclaré: « Le verdict prononcé contre Yuri #Dmitriev (#Memorial) reste hautement discutable et injuste. Dmitriev est un fervent défenseur des droits de l'Homme et du digne souvenir des victimes de la Grande Terreur sous Staline. Nous espérons qu'il sera bientôt libéré. »

Début juillet, il avait partagé sur son compte Facebook la tribune de l’historien Nicolas Werth et de l'association Mémorial France pour alerter sur la situation de l’historien, précisant que ce dernier était « poursuivi pour son travail sur les crimes du stalinisme » et que « La tentative de réécriture de l'histoire bat son plein en Russie. »


Pour Memorial, ce verdict « est la revanche du système, qui hérite du système soviétique, et voudrait une fois de plus abandonner dans l’oubli les noms exhumés par Iouri Dmitriev, le discréditant ainsi que l’œuvre de sa vie »

Le jour de la condamnation hier, Memorial International a dénoncé « un verdict cruel, illégal, un déni de justice rendu pour des motifs politiques ». L’ONG a poursuivi: « L’affaire Dmitriev a été fabriquée pour des raisons politiques. La raison n’est pas seulement dans ses nombreuses années de travail pour perpétuer la mémoire des victimes de la terreur soviétique. Sandarmokh est devenu un lieu de mémoire, un Mémorial d’envergure internationale. Ici sont venus se recueillir des gens des anciennes républiques soviétiques, d’Ukraine et des pays baltes, et de l’extérieur des frontières de l’ex-URSS, de Pologne. Les Jours du Souvenir ont montré à maintes reprises que la terreur de masse n’était pas un «dysfonctionnement» du système soviétique, mais son fondement. Car dans ce procès on a senti un lien entre l’histoire et la modernité: en 2015, Iouri Dmitriev a parlé ici de la guerre dans l’Est de l’Ukraine. Peut-être que ce fut là le «déclencheur». Pour Memorial, « Le verdict d’aujourd’hui est la revanche du système, qui hérite du système soviétique, et voudrait une fois de plus abandonner dans l’oubli les noms exhumés par Iouri Dmitriev, le discréditant ainsi que l’œuvre de sa vie. »


Condamnations fermes de l’Union européenne

Aujourd’hui, l’Union européenne a aussi condamné la décision de la cour, par deux voix: la voix de Peter Stano, porte-parole de la Commission européenne, ainsi que par la commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Dunja Mijatović.

Le communiqué du porte-parole de la Commission européenne rappelle que Youri Dmitriev est un « historien et un défenseur des droits humains » et qu’il a déjà passé trois ans en détention. D’après l’UE, c’est le travail de Youri Dmitriev sur les droits humains et ses recherches sur la répression politique pendant la période soviétique qui ont motivé ses mise en accusation et poursuite en justice. « Ce verdict sans fondement et injuste contribuera inévitablement à aggraver la situation des défenseurs des droits humains, restreignant l’espace disponible pour la société civile et les voix indépendantes en Russie. C’est un autre exemple flagrant de pression judiciaire injustifiée et inacceptable sur des défenseurs des droits humains en violation de tous les engagements internationaux ». Le communiqué appelle lui aussi à libérer immédiatement et sans condition l’historien.

La commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Dunja Mijatović a quant à elle rappelé que l’historien est connu pour son travail de recherche sur la commémoration des victimes de la répression politique passée. Son communiqué évoque une « nouvelle illustration » d’une pratique de « harcèlement judiciaire contre les défenseurs des droits humains, les journalistes et toutes les voix indépendantes ou critiques, qui s’étend au sein de la Fédération de Russie depuis ces dernières années. Encore une fois j’appelle les autorités russes à inverser cette inquiétante tendance à viser la société civile russe ». Elle a appelé à ce que la Russie, en tant que membre du Conseil de l’Europe, adopte des « mesures structurelles au niveau politique, législatif et pratique » afin de « créer véritablement un environnement sûr et favorable au travail des défenseurs des droits humains », plutôt que de « harceler la société civile ».

En août 2018, le journaliste Benoît Vitkine lui avait consacré un texte important dans le journal Le Monde, dans lequel il racontait le parcours de l’historien: « Iouri Dmitriev ou la mémoire étouffée de la répression stalinienne »

Il y a encore quelques jours, près de 250 personnes avaient signé une lettre à l’adresse du président de la Cour suprême de Carélie, Anatoly Nakvas. La lettre, publiée dans Novaya Gazeta, demandait à ce que cette affaire soit transférée à la compétence d’une « autre région, autre république, ou kraï de la Fédération de Russie », « craignant le manque d’objectivité de la Cour suprême de la république de Carélie dans l’affaire Youri Dmitriev. »


D'après Peskov, Poutine ne serait pas au courant du procès visant Dmitriev, une thèse très peu crédible

Ce matin, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a déclaré que Poutine n’était pas au courant du procès visant Dmitriev. On ne peut pourtant pas accorder de réelle crédibilité à ce propos, au regard de, comme le rappelle le journaliste Emmanuel Grynszpan, « la couverture importante donnée à ce procès politique et l’intérêt marqué de Vladimir Poutine pour l’histoire de la Seconde guerre mondiale [NDLR: du moins pour sa vision révisionniste] et tout particulièrement le rôle du NKVD (exposé par Youri Dmitriev) ».

Le pouvoir russe est régulièrement accusé par les défenseurs des droits humains d’avoir recours à des accusations de pédophilie ou de détention ou trafic de drogue pour entraver leur travail, leurs actions, ou exercer des pressions. Memorial a annoncé qu’elle déposera plainte auprès de la CEDH.


Capture d'écran du compte Twitter de Memorial France


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