Un colloque international à Paris sur la Shoah perturbé par des militants polonais

February 26, 2019

 

Les 21 et 22 février, s’est tenu dans les locaux de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales un colloque international sur « La nouvelle école polonaise d’histoire de la Shoah », en partenariat avec la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, l’EHESS, le CNRS, le Center for Holocaust Research (Varsovie), l’Académie polonaise des Sciences (Paris), l’Université de Strasbourg, et la revue L’Histoire. 

 

Audrey Kichelewski, membre du comité scientifique et d’organisation, maîtresse de conférences à l’Université de Strasbourg, historienne et spécialiste de l’histoire des Juifs en Pologne, raconte: « J’ai vu que sur les réseaux sociaux, des personnes diffusaient cette lettre ouverte en polonais, et ils appelaient à se mobiliser pour venir au colloque. En fait c’était le groupe de soutien d’un journal d’extrême-droite qui s’appelle Gazeta Polska. Le groupe de Stockholm nous a envoyé la lettre étonnement, mais ils ont un groupe de Paris et sur leur page Facebook, ils avaient planifié de venir perturber le colloque ». Une traduction française de la lettre est aussi disponible sur internet. 

 

Volonté de perturber le colloque, discours officiel et distribution de tracts

Pour Audrey Kichelewski, « c’était surtout le premier jour que c’était violent ». « Régulièrement, certaines interventions étaient huées, ou des phrases intempestives du genre ‘ce sont des mensonges ‘ » étaient lancées. Elle évoque la « distribution d’un tract en français, recto verso, qui donne le récit officiel. Il n’y a aucune contre-vérité dans ce qui est dit, simplement il manque des choses. Mais ce qui est dans ce tract n’invalide pas ce que nous disons ».

 

Captures d'écran du tract 

 

« Ce n’est pas parce qu’il y a eu 6000 Justes [NDLR : Justes parmi les Nations], qu’il n’y a pas eu 6000 ou 10000 ou on ne sait pas, mais un nombre aussi important de personnes qui ont dénoncé et tué des juifs, l’un n’exclut pas l’autre ». « C’est comme si ce qui a été dit autour de ce colloque, à savoir qu’il y avait eu aussi des cas de participation de Polonais aux persécutions, aux déportations et aux meurtres de juifs, c’était inadmissible d’en parler pour eux. »

Elle évoque la distribution de la traduction d’une recension. «La plupart des collègues polonais invités à ce colloque avaient participé à ce grand livre qui est sorti il y a quelques mois en Pologne, Dalej jest noc (La nuit continue). Ce livre parlait de l’attitude des Polonais, une étude systématique sur 9 régions de Pologne sur ce qu’étaient devenus les juifs de ces régions ». « Et l’Institut polonais de la Mémoire nationale (IPN) a fait une recension qui vient de paraître de 70 pages, pour montrer que ce livre n’était pas bien. » « Cette recension, ils nous l’ont gracieusement fournie ».

Valentin Behr est docteur en science politique à l’Université de Strasbourg, actuellement chercheur à l’Université de Varsovie. Il témoigne: « Il y avait ce groupe, d’une quinzaine, une vingtaine de personnes, cela dépend un peu de l’heure de la journée, qui était visiblement des Polonais qui vivent en France depuis un certain temps ». «  C’est clairement plutôt la clientèle électorale du PIS, voire parfois plus à droite encore. On s’attendait un peu à avoir de la visite, parce qu’en 2016 il y avait déjà eu une conférence de Jan Gross à l’EHESS, et il y avait ces gens-là […], ma collègue en a reconnu certains qui étaient là en 2016. » « Ils ont commencé à râler à partir de l’intervention de Jacek Leociak, historien polonais qui présentait un peu cette nouvelle école, le centre de recherche polonais. Et ensuite tout le reste de la journée par intermittence ». « En général dès qu’il était fait mention de l’antisémitisme des Polonais, ou fait mention du rôle de l’Eglise catholique, ils chahutaient un peu les différents intervenants. Le plus pénible, c’est que tout au long du colloque, il y avait dans la salle des ricanements, des soupirs. Ils n’interrompaient pas nécessairement l’intervenant […], mais cela dérangeait un peu les gens. »

 

Des membres de l’Institut polonais de la Mémoire Nationale (IPN) présents pour défendre l’institution

Valentin Behr est intervenu lors du colloque sur la thématique del’IPN. Un « droit de réponse » a été demandé, et accordé par les organisateurs pour une durée d’à peu près 5 minutes. Il nuance : « Il faut quand même distinguer entre ce groupe de militants d’extrême-droite et les gens qui sont venus, envoyés par l’IPN: ceux-là sont des historiens, des chercheurs, ils savent ce que c’est un colloque, ils ont écouté très poliment. « Maciej Korkuc (IPN Cracovie) et Tomasz Domanski (IPN Kielce) étaient présents. » « Ils voulaient défendre un peu l’IPN, pourquoi pas ». Audrey Kichelewski confirme : « En plus de ces Polonais vivants en France, il y avait des envoyés spéciaux de Pologne, au moins deux qu’on a identifiés, de l’IPN. Ce n’était pas eux les perturbateurs, ils étaient venus pour prendre des notes et éventuellement « répliquer » au nom de l’IPN, l’institut gouvernemental qu’ils représentent. »

Interrogé sur le statut de l’IPN, Valentin Behr répond : « L’IPN est un peu sous la coupe de l’Etat et un peu indépendant. La direction est nommée politiquement par le Parlement et par l’exécutif, mais ensuite, formellement, c’est une administration d’Etat qui fonctionne de manière autonome […]. »

Audrey Kichelewski  estime que les lettres de protestation « viennent de l’extrême-droite, pas du parti au pouvoir ». Elle s’inquiète : « En plus, les chercheurs qui sont venus sont des chercheurs de l’Académie polonaise des sciences, donc des chercheurs payés par l’équivalent du CNRS. A moins que la Pologne ne devienne vraiment une dictature et qu’ils ne soient virés, mais ce sont ces chercheurs qui ont été attaqués par l’extrême-droite. C’est cela que l’on entend : « Mais c’est scandaleux, ces chercheurs payés par les deniers publics, ce sont des anti-patriotes. Pour l’instant on les laisse travailler, mais pour combien de temps. Eux risquent peut-être leur travail ».

 

Accusations de «déclarations anti-polonaises »

Audrey Kichelewski évoque une « campagne de presse inouïe qui se développe en Pologne, presse et internet, et j’ai même appris qu’à la télévision ils commencent à en parler ». « Ce qui circule en Pologne, pour l’instant c’est sur des médias d’extrême-droite. Apparemment, cela va vite parce qu’ils ont déjà parlé de ce colloque à la première chaîne de télévision publique [TVP], en Pologne ». « C’est la première chaîne de télévision, c’est l’équivalent de France 2 ». « Hier soir j’ai écouté un fragment d’émission de radio polonaise, dans lequel une personne qui avait assisté au colloque racontait ce qu’elle avait entendu, c’était issu de mensonges. La personne a cité mon nom en disant que j’étais « connue pour mes déclarations anti-polonaises ».

Frédéric Zalewski est maître de conférences en science politique à l'Université Paris Ouest - Nanterre La Défense. Il était présent lors du colloque, a entendu les huées et a noté la distribution de tracts. Il décrit l’extrait repris par la TVP, qui accuse le colloque d’avoir été « un festival de mensonges antipolonais » : « Un petit chef d'œuvre de la TVP où l'on apprend entre autres que les "vrais Polonais" présents dans la salle étaient du club Gazeta Polska de Paris, ce qui est tout sauf anodin quand on sait que ces clubs qui ont essaimé dans toute la Pologne ont été l'un des vecteurs de politisation à (l'extrême) droite des groupes populaires, notamment après la catastrophe de Smolensk (et qu'ils ont ensuite été de toutes les marches mensuelles en l'honneur des victimes). Le montage est fabuleux, on ouvre par les commémorations aux "soldats maudits" contestées par les vilains gauchistes pour continuer sur le colloque qui "traine dans la boue" la Pologne, avec victimisation de l'IPN qui conteste le caractère scientifique de l'événement puisqu'elle n'a pas été invitée... Formidable quand on pense qu'ils récusent vouloir écrire une histoire officielle et unique - le pire étant qu'ils sont probablement de bonne foi et ne voient pas le problème, comme l'a montré l'intervention du représentant de l'IPN au colloque...”

 

Jan Gross, « figure qui catalyse les attaques »

Le livre d’Audrey Kichelewski paru le 30 mai 2018, Les juifs de Pologne depuis la Shoah, a été préfacé par l’historien, professeur à la Princeton University Jan Gross. Pour Valentin Behr, « Jan Gross, depuis qu’il a sorti son livre sur le massacre juif de Jedwabneen en 2001 (Les Voisins : 10 juillet 1941, un massacre de Juifs en Pologne), est quand même la figure qui catalyse les attaques au motif que c’est un historien qui falsifierait l’histoire, un historien anti-polonais. » Un texte a été distribué sur « les mensonges de Jan Gross ». « Cela fleurait bon l’antisémitisme. » 

 

 

 

 

Captures d'écran du tract distribué sur « les mensonges de Gross » (5 pages)

 

« La vieille dame polonaise qui était dans ce groupe a dit que oui, on apprend bien dans ce texte que Jan Gross a fait son livre pour gagner de l’argent ». Dans le tract, on peut lire des expressions telles que « le business que représente l’Holocauste », la « dictature invisible de l’entreprise de l’Holocauste ». Valentin Behr poursuit : « Les organisateurs sont intervenus plusieurs fois pour rappeler qu’il était interdit de filmer ou de prendre des photos […]. Et de temps en temps, [il y a eu] quelques interruptions directes, notamment au moment de la présentation de Monsieur Sidi N’Diaye, parce que visiblement quand n’aime pas les Juifs, on n’aime pas les Noirs ». 

 

Le Talmud invectivé

Audrey Kichelewski explique : « Au début on leur a tendu le micro, et une femme a commencé à nous expliquer le premier jour, que dans le Talmud, il est indiqué que les juifs n’ont pas le droit d’aider leur prochain ». Valentin Behr témoigne en ce sens : « Une dame a fait une intervention pour dire tout le mal qu’il fallait penser de cette nouvelle école polonaise. Elle disait «  dans votre histoire de la Shoah, il n’y a plus de nazis, il n’y a plus d’Allemands, c’est comme si c’était juste un problème polonais. Dernier argument, c’était le Talmud, elle a dit : vous oubliez que beaucoup de Polonais ont aidé des juifs, alors que les juifs d’après le Talmud ont l’interdiction de porter secours à des non juifs ».

Selon Audrey Kichelewski, un prêtre a été identifié lors du colloque, Stanislav Jez. Selon elle, il a accordé un entretien dans les médias polonais. « C’est un prêtre qui pendant 30 ans a été le recteur de la Mission catholique polonaise en France, ce n’est pas n’importe qui. Il a même été décoré en 2015 du président Duda », souligne-t-elle.

 

Tentatives d’intimidation et appel anonyme d’insultes

Claire Zalc est directrice de l’Institut d’Histoire Moderne et Contemporaine (IHMC), elle était modératrice d’une cession. Elle explique avoir subi des tentatives d’intimidation, mais pas seulement : « J’ai reçu un coup de fil anonyme chez moi, un coup de fil d’insultes, ce qui ne m’est jamais arrivé ». C’était la veille de l’événement. Elle a aussi reçu des mails, « depuis hier [NDLR : dimanche], j’ai reçu au moins trois mails d’articles prétendument scientifiques, dont un, « Liars meet in Paris » (Les menteurs se rencontrent à Paris) qui m’a été nommément adressé. Le but est vraiment de discréditer l’événement ». « Jeudi soir j’étais atterrée, d’entendre des propos antisémites dans l’EHESS, de voir des gens qui arrivent et huent nos collègues […]. Du coup, le soir j’ai écrit un texte pour pouvoir le lire au début de la séance  [le lendemain], ce que j’ai fait. » « Pour des gens qui se réclament du nationalisme, mettre à bas comme cela l’avant-garde intellectuelle de la Pologne, c’était absurde et d’une bêtise inouïe. »

L’EHESS a diffusé un communiqué le 22 février, dans lequel on peut lire que « La première journée du colloque a été marquée par des interventions intempestives visant à perturber son déroulement normal. La barrière de l’intolérable a été franchie avec la profération de propos antisémites.” La Fondation pour la Mémoire de la Shoah a elle aussi publié un communiqué le 25 février, assurant de son soutien tous les participants.

Claire Zalc développe : « Il y a une énorme historiographie, de très grands historiens en Pologne. Ils font un travail sur leur passé et ce retour de bâton depuis les élections est hallucinant, cela fait froid dans le dos alors que justement ils avaient beaucoup d’avance, par rapport à la Hongrie, à la Russie […]. « Les collègues polonais sont vraiment choqués. Jacek Leociak est le directeur du centre d’études de la Shoah à Varsovie. Jan Grabowski est professeur à l’Université d’Ottawa. Ce sont des sommités, c’est surréaliste qu’en France ils soient traités comme cela, j’avais honte. »

 

« Comme me l'a dit en aparté Annette Wieviorka, ce sont ces comportements et cette haine qui ont envoyé sa famille à Auschwitz »

 

Antoine Marès, était présent jeudi matin. Professeur d'histoire de l'Europe centrale (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), il témoigne : " J'avais devant moi un groupe de femmes vociférantes pendant tous les exposés, s'exclamant, s'esclaffant, injuriant les orateurs. On se serait crus dans une arène quand, debout, elles abaissaient le pouce pour réclamer la mort des dits orateurs. Comble de l'ignominie en fin de séance: une de ces furies descendue de l'amphithéâtre par la porte de droite est restée dans l'encadrement de la porte et a fait à plusieurs reprises le geste de la main passant devant le cou, signifiant l'égorgement ou la décapitation. Jamais je n'avais vu cela en France. » « Cette violence a traduit l'exportation de la situation polonaise en France et qu'elle ait pu se manifester d'une telle manière dans des enceintes universitaires donne une idée du sentiment d'impunité de ses auteurs. Ce "spectacle" était en même temps une démonstration qui reflète une situation dont nous devons tous être conscients. » « Sans aller jusqu'à dire que ces personnes auraient été de bons auxiliaires de la fameuse  "police bleue", nous n’en étions pas très éloignés. Comme me l'a dit en aparté Annette Wieviorka, ce sont ces comportements et cette haine qui ont envoyé sa famille à Auschwitz. »

Du côté des déclarations officielles, la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation Frédérique Vidal, ainsi que l’ambassadeur aux droits de l’homme François Croquette ont écrit des messages de soutien sur les réseaux sociaux, défendant la « liberté académique ». 

 Capture d'écran du compte Twitter de Frédérique Vidal

 Capture d'écran du compte Facebook de François Croquette

 

 

 

 

 

 

 

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