Shira Hadas Nakar: « Nous sommes solidaires des femmes ultra-orthodoxes et des femmes arabes aussi »

May 20, 2018

Le mouvement Slut Walk - « marche des salopes » si l’on traduit littéralement - a organisé sa marche annuelle dans les rues de Jérusalem le 18 mai dernier. Shira Hadas Nakar en est l’une de ses organisatrices, pour la seconde année consécutive. Elle a accepté de répondre à nos questions.

 

Le 18 mai dernier s’est tenue la Slut Walk annuelle dans les rues de Jérusalem. En quoi consiste cette manifestation?

 

C’est la septième année que cette marche a lieu. La marche à Jerusalem est la première qui ait eu lieu en Israël. Le mouvement a commencé à s’étendre depuis Jérusalem. Le mouvement Slut Walk a commencé au Canada en 2011 après qu’un officier local ait déclaré que si les femmes ne veulent pas être violées, elles doivent ne pas s’habiller comme des putes. Beaucoup de femmes on été bouleversées car nous savons aujourd’hui que les agressions sexuelles, le harcèlement sexuel et la violence n’ont pas de lien avec la manière dont on s’habille, ou notre origine, que l’on soit issu d’un milieu religieux ou non. C’est ainsi que le mouvement est né au Canada et il s’est étendu à travers le monde.

 

Slut Walk 2018 ©Political

 

Qu’est-ce qu’une « salope » ?

 

Je pense qu’une « salope » est une femme qui fait ce qui lui plaît, elle ne demande pas aux hommes ou à la société comment s’habiller, comment parler, avec qui elle doit faire l’amour, comment se comporter. Ils pensent qu’une salope est terrifiante pour les hommes car elle est forte. L’un des slogans que nous utilisons est : « marche des salopes, pas peur » (Je suis une salope, je n’ai pas peur). Parce que nous n’avons plus à avoir peur, nous sommes fortes, nous sommes un groupe de femmes, nous pouvons élever la voix. 

 

La violence contre les femmes a une dimension qui va au-delà des cultures, des religions, des opinions, des Etats. Partout dans le monde on constate des violences à l’encontre des femmes. Mais dans certaines cultures ou sociétés, la violence est peut-être plus importante, ou alors plus ou moins acceptable. En Israël, 20 femmes en moyenne sont assassinées chaque année par des membres de la famille, maris, pères, frères. L’année dernière, une universitaire a été tuée. Donc cela peut venir de n’importe quel milieu. Cette année, nous élevons nos voix pour ces 20 femmes par an. 

 

Jérusalem est-elle une ville spécifique en la matière ?

 

Je ne crois pas que Jérusalem soit spécifique ou différente d’un autre lieu dans le monde. Partout il y a de la violence et en chaque lieu où elle est, nous élèverons nos voix. Très souvent, les gens croient qu’il y a particulièrement de violence chez les arabes et les ultra-orthodoxes. C’est faux. Il y a de nombreuses sociétés à l’intérieur d’Israël, et en chaque lieu on peut voir et ressentir la violence. Bien sûr, la situation est meilleure pour les femmes vivant dans des environnements ouverts mais cela ne signifie pas que cela n’arrivera pas. Donc nous sommes solidaires des femmes ultra-orthodoxes et des femmes arabes aussi. A chaque fois que je vois dans notre marche une femme qui est orthodoxe, religieuse, arabe, cela me ravit parce que notre cri va au-delà. Il n’y en a pas autant que l’on voudrait. Je comprends qu’il soit difficile de manifester sous le slogan « salope », c’est difficile pour moi aussi. J’attends le jour où les médias couvriront une « marche contre les violences à l’encontre des femmes », mais le titre est ennuyant. Les médias aiment voir le mot « salope ». 

 

Slut Walk 2018 ©Political

 

Des hommes se joignent-ils à vous ?

 

Nous n’avons pas d’hommes au sein de l’organisation, je pense que la marche est un lieu pour les femmes. Nous avons des hommes qui marchent avec nous, et ils sont d’importants alliés. Mais la marche n’est pas pour les hommes. Nous sommes heureuses de voir qu’ils nous rejoignent, mais ce n’est pas notre but principal. Je veux dire cela m’est égal si des hommes marchent ou non. Mais je suis contente si c’est le cas. 

 

Avez-vous rencontré des difficultés dans l’organisation de la marche ?

 

Dans les premières années, c’était dur d’expliquer que nous venions pour une bonne raison. Ces dernières années, nous avons une coopération entière avec la police, ils nous aident. A Jérusalem, la police est là pour veiller sur nous et nous protéger, pour que nous puissions marcher en toute sécurité. 

 

Dans quelles autres villes y a-t-il une Slut Walk ?

 

Il y en a une à Tel-Aviv. Cette année, il y a une marche à Beer Sheva et Haïfa. Il y a donc une marche dans les 4 grandes villes d’Israël. 

 

Combien êtes-vous au sein de l’organisation et dans la manifestation ?

 

Autour de 10 femmes. Et lors de la manifestation, nous étions autour de quelques centaines, peut-être près de 1000. Chaque année nous grandissons un peu. Chaque année nous choisissons une question que nous voulons aborder, et nous l’inscrivons à l’ordre du  jour. Cette année, nous avons beaucoup parlé de la police et de la justice en Israël, de la manière dont la police ferme les dossiers, des cas qui ne vont même pas jusqu’au tribunal parce que l’Etat veut les fermer, de la difficulté pour une femme ayant subi harcèlement sexuel et violences d’obtenir réellement justice. Dans beaucoup de cultures, le respect des femmes est quelque chose qui appartient à la société, à la famille.

 

Slut Walk 2018 ©Political

 

Pourquoi les dossiers sont-ils fermés ?

 

Quand une violence vous frappe, la première des choses est d’aller voir la police, et de parler. Ensuite la police enquête. Ils récoltent tout ce qu’ils peuvent : le témoignage de l’homme, des témoins, demandent si vous avez des preuves, mais la plupart du temps vous n’en avez pas. Alors la police transmet le dossier à un organe qui s’appelle « parklitout », [NDLR: équivalent du Parquet] et ils décident si l’affaire va en justice, ou si le dossier sera fermé. C’est une sorte de pré-tribunal. Et la plupart du temps, les affaires ne vont pas jusqu’au tribunal, parce qu’ils disent qu’il n’y a pas assez de preuves, ou qu’ils pensent qu’ils ne gagneront pas en justice. C’est l’organe qui représente les femmes en justice.

 

Avez-vous une idée pour changer cela ?

 

Certaines femmes disent que nous avons besoin d’un système différent. On a un tribunal spécifique pour les accidents de la route par exemple. Donc on pourrait en créer un autre pour les cas de violences sexuelles, harcèlement, violences inter-familiales. Je ne suis pas sûre que cela soit une bonne idée, mais c’est une idée et nous pouvons en discuter. Nous disons que si le parklitout, la police et le système judiciaire en Israël veulent changer cela, ils le peuvent. Ils peuvent amener plus de cas en justice, ils peuvent aggraver les condamnations. Mais à l’heure actuelle, ce n’est pas encore le cas. 

Ce n’est pas un cas qui s’ajoute à un cas, qui s’ajoute à un cas : ce ne sont pas des cas différents. La problématique du harcèlement sexuel, de la violence sexuelle, de la violence intra-familiale et des meurtres de femmes est UN problème, un sujet. Et on doit le combattre dans sa globalité et en tout lieu.

 

Slut Walk 2018 ©Political

 

La Slut Walk organise-t-elle des initiatives avec la communauté LGBT ?

 

La manifestation SW et la communauté LGBT à Jérusalem ont des liens forts. Beaucoup de femmes de la manifestation sont aussi impliquées au sein de la communauté LGBT. Ils nous aident, et nous marchons avec eux aussi. Chaque année, quelques jours avant la marche, nous faisons ensemble les panneaux, et ils nous laissent à disposition le centre de la communauté LGBT à Jérusalem. Cette année nous avons fait de grands panneaux avec les visages de violeurs connus et de harceleurs, il avait une photo de Moshe Katsav. 

 

Jérusalem est une ville complexe, mais nous ne faisons pas la marche comme une provocation. Nous ne voulons pas arriver et dire « nous sommes contre vous », parce que nous ne sommes pas contre la ville. Nous aimons la diversité des gens à Jérusalem. Très souvent, nous avons droit à la même question : « Pourquoi vous marchez à Jérusalem ? C’est une ville sainte. » Mais Jérusalem, c’est chez nous, et nous devons marcher chez nous.

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