« Tout le monde sait que la Russie et Assad tuent les Syriens mais personne ne bouge »

Vendredi 20 décembre, la Russie a apposé son 14ème véto au Conseil de Sécurité depuis le début du conflit syrien, sur une résolution concernant le pays, aux côtés de la Chine. C'est le deuxième véto russe en quelques mois sur un texte à vocation humanitaire en Syrie. La résolution avait pour but d’étendre d’un an l’aide humanitaire transfrontalière à près de 4 millions de Syriens.


L’ONU est une nouvelle fois tenue en échec sur le conflit syrien. Fuyant les bombardements du régime et de son allié russe sur la province d’Idlib, la population s’est réfugiée à la frontière turque. Face à cet énième véto russe sur la Syrie, la colère grandit encore chez certains observateurs. La France, par la voix de sa représentante permanente adjointe auprès des Nations Unies Anne Gueguen, a qualifié le choix russe d’ « irresponsable » et de « sinistre ».


La priorité: fuir les bombardements

Zein al-Rifai est journaliste free-lance pour l’AFP et activiste syrien. Originaire d’Alep, il explique: « La situation est très tragique, cela fait neuf ans à présent que c’est la même chose, nous sommes tués, déplacés et réfugiés. Les Syriens s'indignent et pleurent dans le vide. Huit années que cette situation fait le tour du monde dans l'indifférence générale. »

Il raconte que vendredi, jour du vote de la résolution à l’ONU, des milliers de civils ont dû fuir la ville de Maaret al-Numan, dans la province d’Idleb, du fait des bombardements de la Russie et du régime Assad. « Pour aller où? Ils sont allés à la frontière près de la Turquie sous la pluie et le froid. Il y a deux semaines, un missile a visé l’un des camps dans le village de Qah et a tué les déplacés. »

Le Docteur Raphaël Pitti, médecin humanitaire très engagé auprès de l’ONG française Union des Organisations de Secours et de Soins Médicaux (UOSSM), a lancé un nouveau cri d’alarme après ce vote: «Après l’encerclement puis les bombardements intensifs de tous les lieux de vie, hôpitaux, écoles, les marchés, voilà la troisième phase bien rodée par les stratèges Russes qui se met en place, c’est le SIEGE pour affamer les populations.» (compte Facebook)


Déplaces internes massifs, camps de toile et drame humanitaire

Samedi, le médecin urgentiste a partagé un descriptif détaillé de la situation humanitaire dans le nord-ouest de la Syrie, selon des sources de l’UOSSM: « Au début de la semaine dernière, les opérations ont commencé à s'intensifier, car de nombreux villages et villes de la campagne sud et sud-est d'Idlib ont assisté à une augmentation des frappes aériennes, accompagnée de bombardements d'artillerie de villages et de villes proches de la zone de front.»

« L'intensité de ces opérations a progressivement augmenté pour se concentrer sur les villages et les villes de la région de Maarat al-Numan. Au cours des vingt-quatre dernières heures, les opérations de ciblage ont augmenté et sont devenues de plus en plus violentes et se sont concentrées sur la ville de Maarat al-Numan et les villes environnantes, accompagnées d'une opération militaire terrestre dans l'est du pays dans la Campagne d'Idlib où les forces du régime contrôlent désormais plusieurs villages, à savoir: Al-Rabiah, Al-Khraybeh, Um Jalal, Old Hair, Tel Al-Sheeh, Al-Farajah et Al-Raffah. »

Il continue: « Le processus de ciblage se poursuit avec la même intensité que se poursuit l'opération militaire terrestre. La plupart des villages et des villes qui font l'objet de bombardements subissent des déplacements internes massifs. Il n'y a pas de chiffres définitifs pour les déplacés internes, mais leur nombre est estimé à 250 000 personnes. »

Vendredi, Raphaël Pitti avait déjà alerté, précisant que ces 250 000 personnes venaient « se surajouter aux 850 000 déjà déplacés depuis avril 2019. Comment ne pas rappeler que la guerre en Syrie continue dans la province d’Idleb au Nord Ouest et qu’il s’agit du dernier bastion tenu par les rebelles : environ 70.000, au milieu d’une population de 4 millions dont 40% d’entre eux sont déjà des déplacés internes venant d’Alep, de la Ghouta, ou de Derraa, espérant se réfugier dans cette zone ? » Il a ajouté qu’avec les pluies torrentielles, « de nombreux camps sont inondés ». « La destruction des structures médicales rend très difficile le soutien sanitaire et nous oblige (UOSSM) à mettre en place des centres médicaux mobiles pour joindre cette population et éviter d’être ciblés par les attaques. »


« L’objectif de la Russie aujourd’hui est que toute l’aide humanitaire passe par Assad »

Firas Kontar est activiste franco-syrien de la révolution et militant pour l’association « Souria Houria ». Sur le véto russe apposé plus tôt, il explique: : « Ce n’est pas étonnant parce que l’objectif de la Russie aujourd’hui est que toute l’aide humanitaire passe par Assad. Or aujourd’hui une partie de l’aide était distribuée par la Jordanie […], par l’Irak sur des camps. » Et « on sait qu’Assad détourne environ 90% de l’aide ». « C’est aussi purement politique […] pour relégitimer Assad, pour le rendre incontournable. C’est vraiment l’objectif de ce énième véto. Après la reconquête militaire, il y a la reconquête politique en faveur d’Assad. »


Un Comité constitutionnel qui suscite la controverse

Interrogé sur le « Comité constitutionnel » sous l’égide de l’ONU, Firas Kontar déclare: « Ce qui est triste dans cette histoire, c’est que l’initiative a été laissée à Poutine. » « Ce n’est pas l’ONU qui a mis en place [ce comité constitutionnel]. » D’après lui, ce comité issu du processus d’Astana, comprenant Russie, Iran et Turquie, est venu « court-circuiter la résolution 2254 qui appelait fin 2015 à un cessez-le-feu et à la mise en place d’un gouvernement de transition dans les 6 mois. Nous sommes donc très loin aujourd’hui de la résolution onusienne. » « On voit bien que ce problème, sous les bombes, n’a aucun sens. » « Le problème de la Syrie n’a jamais été un problème constitutionnel, c’est le problème d’une mafia qui n’a jamais respecté une constitution. Aujourd’hui nous en sommes à 114 000 Syriens pris en otage dans les prisons d’Assad […] dont on estime entre 14 et 17 000 le nombre de civils qui ont été exécutés dont des femmes et des enfants, morts sous la torture. Il n’y a pas une constitution au monde qui permette cela. »


Une loi César à la française, une issue à ce conflit?

L'activiste franco-syrien évoque l’idée d’une loi César « à la française », en référence au tout nouvel arsenal américain d’une ampleur inédite, adopté contre le régime Assad ainsi que les Etats et entreprises tierces qui feraient du commerce avec la Syrie. « Si les Européens prenaient vraiment une série de mesures qui ressemble à la loi César américaine votée, ce serait la fin du régime syrien, non pas parce qu'il tomberait, mais parce que les Russes ne pourraient plus le soutenir ». D'après lui, exister « sur une montagne de cadavres » n’est pas un problème pour le régime syrien, mais il ne faut pas oublier que ce dernier est « sous perfusion russo-iranienne». « Assad, lui, se maintiendrait tant qu’il peut, mais ce serait probablement les Russes qui provoqueront sa chute, si vraiment les Européens allaient aussi dans ce sens. »

« Les bombardements n’ont jamais cessé, même quand il [Vladimir Poutine] a été accueilli dans la résidence d’été de Macron. C’était en plein bombardement. Plus il bombarde, plus on entend un son de cloche selon lequel il faut se rapprocher des Russes pour leur faire entendre raison, et plus on s’en rapproche, plus il avance tête baissée dans ses crimes. »

Selon son analyse, un rapprochement entre la France et la Russie ne servirait qu’à renforcer Vladimir Poutine politiquement. «On est aujourd’hui en train de parler quand même d’un régime qui participe à des crimes contre l’humanité parce que ce qui se passe dans le Nord-syrien, c’est une stratégie de crimes contre l’humanité pour gagner du territoire. »


Zein al-Rifai, le journaliste et activiste syrien semble désemparé. « En fait, je ne sais pas ce que je veux dire. Tout le monde sait que la Russie et Assad tuent les Syriens mais personne ne bouge. » En 2015, le journaliste avait reçu le prix Rory Peck récompensant le travail des Journalistes reporters d’images pigistes dans le monde. Il avait formulé l’espoir que ce prix serve à ce que le monde soit « plus concerné par la vie d’Alep, par la Syrie de manière générale ».


« La France est extrêmement préoccupée par la reprise des frappes initiées par le régime et ses alliés dans le nord-ouest de la Syrie. La guerre contre le terrorisme ne peut justifier des violations du droit international humanitaire. Anne Gueguen. » Compte twitter de la représentante permanente adjointe de la France auprès des Nations Unies Anne Gueguen


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