Natalia Kaplan, cousine d’Oleg Sentsov, attend « des réactions fermes de la part des autres Etats »

September 4, 2018

Oleg Sentsov, réalisateur ukrainien originaire de Crimée, condamné à 20 ans de prison en Russie pour « terrorisme » et « trafic d’armes », entame son 114ème jour de grève de la faim. Militant pro-européen du Maïdan opposé à l’annexion de la Crimée par la Russie, il est arrêté en 2014 puis torturé par le FSB, les services de renseignement russes, et condamné en tant que citoyen russe. Il purge sa peine dans une colonie pénitentiaire de Sibérie.

 

Le 14 mai dernier, Oleg Sentsov, 42 ans, a commencé une grève de la faim, pour demander la libération des 70 prisonniers politiques ukrainiens détenus par le pouvoir russe. La France, l’Europe, l’Ukraine, les Etats-Unis, le G7, les ONG de défense des droits humains, telles qu’Amnesty International, la Fédération internationale des droits de l’homme, Human Rights Watch et des experts de l’ONU, se sont inquiétés de sa situation ou ont demandé sa libération. Une mobilisation internationale s’est construite dans le milieu culturel, du cinéma et des écrivains. Plusieurs pétitions et initiatives ont été lancées. En France, l’ex-garde des Sceaux Christiane Taubira est la marraine d’une pétition adressée à Vladimir Poutine, lancée par l’association « Les Nouveaux Dissidents » et le festival « Un week-end à l’est », appelant à sa libération.

 

Photo prise le 4 août à la mairie de Paris, côté rue de Lobau © Political

 

Difficulté à obtenir des nouvelles fiables, une rencontre prévue cette semaine

Interviewée par la rédaction, la cousine d’Oleg Sentsov, Natalia Kaplan, explique : « Il n’y a pas de nouvelles fraîches de notre côté. Tout ce que l’on sait c’est que la semaine prochaine [NDLR: cette semaine, l’entretien a eu lieu samedi dernier] le 6 septembre, il y aura un rendez-vous avec l’avocat, Dmitri Dinze. Par contre il y a toujours quelques nouvelles de la part des fonctionnaires de la colonie pénitentiaire. Ils disent que tout va bien, que son état est satisfaisant, qu’il n’a aucune dystrophie et aucun problème de poids. C’est cela qu’on peut dire d’une personne qui est en grève de la faim depuis 4 mois… », ironise-t-elle.

L’ambassadeur français aux droits de l’Homme, François Croquette, évoque le même problème : « La difficulté pour nous, c’est d’obtenir des nouvelles fiables et régulières de la situation d’Oleg Sentsov, les seules que nous recevons sont celles qui sont transmises par la prison. Donc on essaye d’avoir des contacts directs. Cela a été le cas avec la visite de Zoïa Svetova. Depuis, nous n’avons pas de contact direct, il y en aura un en principe en fin de semaine vendredi, lorsque l’avocat d’Oleg Sentsov pourra lui rendre visite et c’est à cette date qu’on pourra avoir des informations directes sur son état de santé, sur son état d’esprit. La question évidemment est qu’à ce stade de grève de la faim, chaque jour qui passe peut être fatal, donc on est évidemment en attente assez anxieuse de ces nouvelles, en espérant qu’il soit encore en vie, et cela, je le crois. Son état de santé compte-tenu de la durée de sa grève de la faim est un point d’interrogation majeur. » 

 

Natalia Kaplan et Askold Kurov sont toujours dans l’attente d’action politique forte 

Natalia Kaplan développe : « J’espère que les leaders mondiaux vont pouvoir trouver des moyens de pression pour résoudre ce problème, pour expliquer à Poutine qu’Oleg doit être libéré, ainsi que les autres prisonniers politiques ukrainiens. Concernant la demande de grâce, c’est vrai que sa mère a reçu la réponse, selon laquelle ce sont les prisonniers eux-mêmes qui devraient demander leur grâce. Mais on comprend que la libération d’un prisonnier politique, relève exclusivement de la volonté du tsar russe, donc personnellement de Poutine. »

De son côté, Askold Kurov a lui aussi des attentes envers les politiques. En 2017, il a réalisé un documentaire sur le procès d’Oleg Sentsov : « The trial : The State of Russia vs Oleg Sentsov », dans lequel il montre des extraits du procès et explique le combat de Sentsov. « Bien sûr que j’attends beaucoup, comme toutes les personnes qui sont impliquées à ce sujet, de la part des politiques, parce que c’est le seul niveau auquel la décision pourra être prise, ce n’est pas une erreur de justice ou des juges etc. C’est un cas tout à fait politique. Donc je pense que Poutine attend le prix le plus le plus élevé contre Oleg Sentsov, une meilleure offre. C’est la seule explication qui tienne pour expliquer qu’il n’ait pas été libéré avant la Coupe du monde de football en Russie. »

 

Photo prise le 4 août à la mairie de Paris, côté rue de Lobau. « Sa famille, ses enfants, l’attendent en Crimée » © Political

 

Absence de volonté politique russe et pragmatisme

Natalia Kaplan raconte : « Il n’y a pas longtemps, j’ai échangé avec Akhtem Tchiygoz, un des leaders des Tatars de Crimée  [NDLR : prisonnier politique emprisonné] qui a été libéré l’année dernière, qui me disait qu’au moment de sa libération, on est venu dans sa cellule et on lui a dit précisément : «  Le Tsar a décidé de te libérer ». Par ailleurs, il a aussi refusé de demander sa grâce personnellement, et c’est le Mufti qui l’a demandée pour lui ». « Cela montre l’absence de volonté politique, dans le refus que la maman de Sentsov a essuyé. Si cette volonté existait, la demande de libération aurait été suivie d’effet. Aucun prisonnier politique ukrainien n’a adressé de demande de grâce personnellement. » « Je pense que l’on doit trouver les mots pour expliquer à Poutine en quoi la mort de Sentsov ne lui est pas bénéfique. Cela ne sert à rien de faire appel à son humanité, il faut expliquer qu’il y aura des réactions fermes de la part des autres Etats. » 

Natalia Kaplan évoque l’idée de « proposer quelque chose en échange ». « Mais le problème est qu’à ma connaissance Poutine n’a pas encore réclamé quelque chose en échange de Sentsov ». Elle poursuit : « Il y a des rumeurs selon lesquelles Poutine voudrait sa mort pour donner l’exemple aux autres prisonniers politiques et les faire taire, pour que ces derniers n’entreprennent pas de démarche active. » « Si Oleg meurt, Poutine a déjà tellement de sang sur les mains, qu’à mon avis, on fera du bruit quelques semaines puis la ferveur s’éteindra. Ils vont faire comme pour le sous-marin Koursk qui a coulé. » « Je ne peux pas exclure ce scénario non plus. »

 

La mobilisation permet de maintenir une certaine pression sur le pouvoir russe

Interrogée sur la mobilisation en cours pour faire libérer Sentsov, Natalia Kaplan déclare: « C’est un soutien colossal pour tout prisonnier, et les prisonniers politiques incarcérés injustement. Les prisonniers politiques avec lesquels j’ai échangé le disent tous. De plus, cela envoie un signal à l’administration de colonie, que l’on veille sur les prisonniers, et que tout acte malveillant sera dévoilé. C’est pourquoi c’est très important et Oleg demande à ce qu’on lui écrive. » 

Mercredi, Michel Eltchaninoff, co-fondateur de l’association Les Nouveaux Dissidents a appelé sur son compte Facebook à écrire à Oleg Sentsov: « Pourquoi ne pas écrire à Oleg Sentsov ? Les marques de soutien l’aident certainement. On lui donne, de façon irrégulière, son courrier. », a-t-il écrit.

Sur la correspondance avec les détenus, Kaplan signale quelques règles: « Il y a des règles particulières pour que les lettres arrivent à destination, il faut d’abord qu’elles soient rédigées exclusivement en langue russe. Si elles sont rédigées dans une autre langue, il faut joindre une traduction assermentée. » 

Pour François Croquette, «  Ce qui est très important aussi à travers cette mobilisation, c’est celle de la société civile, des artistes, des cinéastes, des écrivains qui se sont engagés pour Oleg Sentsov. Elle est pour nous, au niveau de la diplomatie et des responsables politiques, un appui précieux, un aiguillon aussi, qui fait que l’on maintient une pression constante sur ce sujet. » «C’est un tout. Il y a ce que fait la diplomatie, et il y a ce que font les citoyens et les artistes engagés pour Oleg Sentsov ». « La mobilisation reste plus forte que jamais. » assure-t-il. « Il y a eu effectivement une concertation franco-allemande sur les messages que nous avons passés de façon coordonnée au plus haut niveau de l’administration russe, donc au président Poutine […]». « La difficulté, et elle est pour moi problématique, c’est que nous n’avons pas à ce stade, de réponse autre qu’un accusé de réception plus ou moins poli, de ce que nous avons fait comme proposition et comme demande pour accéder directement à Oleg Sentsov, s’assurer de son état de santé et savoir quel est son état d’esprit aussi, et envisager comme nous l’avons demandé, les conditions de sa libération. » 

 

Le soutien du monde du cinéma

Pour Askold Kurov, il  était important de raconter son histoire, et de permettre aux gens de s’identifier à Sentsov, pour faire preuve d’empathie. Sur la mobilisation, il déclare: « De nombreux activistes et cinéastes se battent pour Oleg Sentsov. Dernièrement, Victor Kossakovsky, un réalisateur russe très connu, a fait à la Mostra de Venise une déclaration à son sujet». « Samedi dernier, Kossakovsky a appelé à la libération de Sentsov, à ses 111 jours de grève de la faim. » « Nous essayons, autant que possible, de faire en sorte que le monde se souvienne en permanence d’Oleg Sentsov, parce qu’il est en grève de la faim, qu’il est en train de mourir en prison. En fait, nous essayons de sauver sa vie ». En France, la Société des réalisateurs de film, entre autres, s’est engagée pour Sentsov.

Interrogé sur les traits de caractère de Sentsov, Kurov explique : « Nous ne sommes pas de très proches amis, je l’ai rencontré 3 ans avant qu’il ne soit arrêté […]». Mais il en a retenu un plus particulièrement: « Il est très conscient de sa décision, peut-être que son trait de caractère le plus marqué est qu’il vit de la même manière que ce en quoi il croit. C’est pour cela que la situation est si grave, parce qu’une fois qu’il a décidé de commencer sa grève de la faim et de demander la libération de tous les prisonniers politiques, il s’est préparé jusqu’à la fin. J’ai bien peur qu’il ne meure pour cela ». Pour Askold Kurov, Oleg Sentsov est « l’un des réalisateurs les plus talentueux aujourd’hui  en Ukraine ». « C’est absolument impossible qu’il ne puisse plus faire de films ». 

 

Plusieurs prisonniers sont en grève de la faim

Oleg Sentsov n’est pas le seul prisonnier en grève de la faim. Vladimir Baluch et Stanyslav Klyh sont aussi en grève de la faim. Pour François Croquette, «  On voit bien qu’on est dans un processus qui est plus large que le cas individuel d’Oleg Sentsov, même si c’est celui qui retient l’attention des médias aujourd’hui, et c’est bien ce qui fait la force de sa démarche, c’est qu’il ne demande même pas sa propre libération, mais celle de l’ensemble de ses camarades prisonniers politiques. Pour nous, il est encore une priorité, mais qui ne nous fait pas oublier que le problème est plus large, c’est celui de l’ensemble des prisonniers politiques ukrainiens et celui de la question de l’annexion de la Crimée qui n’est évidemment toujours pas résolue. » 

 

Les propos de Natalia Kaplan ont été recueillis et traduits par Maryna Shcherbyna, de l’association Les Nouveaux Dissidents.

 

 

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