Le Régiment Immortel ou la réécriture de l’Histoire à des fins politiques

July 21, 2019

Galia Ackerman est spécialiste de la Russie, historienne, chercheuse associée à l’Université de Caen et journaliste. Elle est l’auteure de livres sur Tchernobyl, tels que Tchernobyl : Retour sur un désastre (Gallimard, 2007), Traverser Tchernobyl (Premier Parallèle, 2016), et a dirigé, contribué et traduit de nombreux ouvrages. Dans Le Régiment Immortel – La guerre sacrée de Poutine (Premier Parallèle, 2019), elle se livre à une analyse de la réinterprétation de faits historiques liés à la Seconde guerre mondiale par le pouvoir russe, et étudie comment et pourquoi il s’accommode voire réhabilite aujourd’hui son passé soviétique.

 

Political : En quoi consiste le Régiment immortel ?

 

Galia Ackerman : C’est une initiative citoyenne qui a démarré seulement en 2012, le phénomène est très récent. Trois journalistes de Tomsk ont inventé le nom du « Régiment immortel ». Il y avait déjà auparavant des initiatives dans quelques villes, de faire des marches avec les portraits des ancêtres qui ont participé à la Seconde guerre mondiale et qui ont été tués, blessés ou disparus. Mais c’est quand le nom a été trouvé que cette pratique de « marche triomphale » a commencé à travers le pays. Elle a été immédiatement soutenue par des administrations locales et régionales. Et en 2015, il y a déjà eu la marche du Régiment immortel à Moscou, avec Poutine au premier rang. 

Il y a un centre très important de sociologues, de politologues, qui élaborent la politique du Kremlin et apparemment, il a été décidé qu’on trouvait une manifestation idéale, capable de consolider le peuple entier. Depuis c’est devenu une sorte de « marche sacrée » à laquelle pendant les deux dernières années il y avait 10 millions de participants à travers toute la Russie. Et elle est aussi considérée comme un moyen de consolidation de toutes les diasporas russes à l’étranger parce que maintenant cette marche du Régiment immortel a lieu aussi dans une centaine de pays du monde, y compris même en Antarctique et en Arctique. 

 

Vous parlez de révisionnisme historique. En quoi consiste-t-il ?

 

Comme la Russie est héritière de l’Union soviétique sur la scène internationale, de même elle s’est attribuée le rôle d’héritière de cette victoire et de ces célébrations et du rôle qu’ont joué les peuples de l’Union soviétique - il est incorrect de parler « d’un » peuple soviétique parce qu’il n’a jamais existé. Avec le Régiment Immortel c’est-à-dire la glorification du rôle joué par les peuples de l’Union soviétique, maintenant c’est surtout le peuple russe qui est glorifié. 

Pourquoi je parle à cette occasion de révisionnisme historique ? Parce que pour pouvoir célébrer en grandes pompes la victoire, il fallait gommer beaucoup d’éléments pour que cette célébration acquière un statut en quelque sorte absolu. On ne parle pratiquement pas du Pacte Molotov-Ribbentrop, c’est-à-dire des deux années de 1939 à juin 1941 quand les nazis ont attaqué l’Union soviétique, quand les Soviétiques ont été les alliés très fidèles des nazis. 

Il y avait non seulement un Pacte de non agression, mais il y avait les Protocoles secrets en vertu desquels les Soviétiques et les Allemands, les nazis, ont dépecé l’Europe orientale. Il y a eu un défilé commun à Brest-Litovsk, il y avait une coopération très étroite entre le NKVD et la Gestapo. Il y avait aussi un échange commercial très important et les derniers trains avec du métal et autres matières premières sont partis encore la nuit où les Allemands attaquaient déjà l’Union soviétique. 

Il fallait donc gommer tout cela déjà. Ensuite il a fallu gommer plusieurs autres crimes. Puis il a fallu gommer le fait que, comme c’était un régime bolchevique et que Staline n’a pas réussi à mater tous les mécontentements de ce régime qui dans la deuxième moitié des années 1920 et dans les années 1930 a été absolument atroce, il y avait quand même 1 200 000 Soviétiques dont 400 000 Russes qui ont combattu aux côtés des nazis. 

Aujourd’hui, pour accuser les Ukrainiens de tous les maux possibles, on met l’accent sur la présence de groupuscule néo-nazi en Ukraine, ce qui permet de dire que tout le régime de Kiev est un régime néo-nazi, fasciste. On va voir comment cela évolue avec Volodymyr Zelensky. En tout cas, c’était ainsi sous Petro Porochenko. C’est aussi basé sur le fait qu’en effet pendant la guerre, il y a eu une collaboration de la population locale, mais bien sûr pas toute la population, avec les nazis. Il y avait la division SS-Galicie. Seulement on oublie de dire aussi qu’il n’y avait pas une mais plusieurs divisions et régiments SS nazis russes, sans parler de l’armée de Vlassov qui s’appelait « l’armée russe de libération ». 

Pour célébrer la victoire sans parler du côté sombre de la guerre, il a fallu une réécriture de l’histoire. Mais même cette réécriture de l’histoire de la guerre fait partie de la réécriture plus totale de l’histoire soviétique pour la rendre glorieuse et lisse en cachant toutes les tares donc en évitant les crimes du passé ou en les justifiant. Cela concerne pratiquement toutes les périodes de l’histoire soviétique. Aujourd’hui, comme l’a dit le ministre Medinski  [NDLR : ministre russe de la Culture], il faut créer des manuels d’histoire et il faut diffuser la version de l’histoire soviétique dont les jeunes générations peuvent être fières. 

 

Sans chercher de comparaison, la Russie porte-t-elle finalement une forme d’héritage de Staline ? A-t-elle hérité quelque chose de ce passé ?

 

Ce que j’essaye de dire dans le livre, c’est qu’avec l’éclatement de l’empire, les ex-Soviétiques qui sont devenus tout simplement Russes, se sont sentis extrêmement désemparés parce que les Russes - c’est encore l’héritage tsariste d’ailleurs - ont été en quelque sorte l’ossature et les chevilles ouvrières de cet empire. C’est pour cela qu’il y a 25 millions de Russes qui, à l’éclatement de l’URSS, se sont retrouvés hors des frontières de la Russie proprement dite. C’était tellement la « nation impériale », que – et cela peut paraître incroyable-, mais il n’y avait même pas de Parti communiste de la Fédération de Russie. Toutes les républiques nationales- Ukraine, Biélorussie, le Kazakhstan etc - avaient chacun leurs partis communistes, qui faisaient partie tous ensemble du Parti communiste de l’Union soviétique, mais pour les Russes, c’était directement le parti de l’Union soviétique.  

Ils ont perdu d’un seul coup à peu près 100 millions en population. Et ils ont perdu leur sphère d’influence parce que la plupart des pays post-soviétiques ne voulaient pas trop d’eux  […]. Ils ont été très désemparés parce que tout le château de cartes dans lequel ils habitaient s’était effondré. C’est ce fond, combiné au désastre économique qui s’est abattu sur eux -un désastre tout à fait réel- qui a provoqué une nostalgie du passé. 

Et la grande trouvaille ou la grande intuition de Poutine - je crois que cela correspondait à ses propres idées -, était de retrouver la grandeur de la période soviétique. Et le comble de la grandeur de la période soviétique, c’est l’après-guerre de Staline, quand l’Union soviétique s’étend, qu’elle a gagné la guerre et se trouve au comble de sa puissance. La bombe atomique a été inventée, en partie volée aux Américains mais peu importe- il y a enfin l’élargissement de l’idée communiste etc. Ce qui est intéressant, c’est que Poutine a réussi à dissocier le passé soviétique et l’idée communiste. C’est aussi peut-être le plus grand révisionnisme.

On glorifie la période soviétique mais on ne parle plus de l’idée communiste qui était pourtant sous-jacente dans cette période. On la remplace tout simplement par le patriotisme soviétique. Et l’idée nationale pour Poutine, c’est le patriotisme tout court. 

 

Dans le livre, vous dites que « La politique de Poutine consiste à revenir à un soviétisme sans communisme » ». Sur un plan économique, quel est le régime du pays aujourd’hui et quel est le rôle des oligarques au sein de cette économie ?

 

C’est compliqué. Quand Gorbatchev a commencé à libéraliser le système, il y avait des économistes très libéraux qui l’ont guidé. Ils ont tous fait probablement une erreur importante : ils ont préféré donner des pans entiers de l’industrie soviétique à une poignée de gens parce que ceux-là se proposaient d’investir et de développer. Mais en fait c’était de l’enrichissement illicite, c’est amoral. Ils n’ont pas réussi à créer vraiment une classe moyenne et prendre des mesures alors que c’était tout à fait possible, pour développer justement des Petites et moyennes entreprises (PME). Parce que ce sont des PME qui sont justement la matrice d’une société démocratique et libérale. Non seulement cela n’a pas été fait, mais même après ce qui existait sous Elstine, peu à peu, des grandes chaînes ou grandes industries se sont emparées de ce qui est un peu « petit », de sorte qu’on va privilégier des chaînes de pharmacie ou de supermarché au détriment des petites et moyennes entreprises. Et c’est une tendance qui est continue malgré les dires de Poutine selon lesquelles il faut développer des PME. Quand il y a peu de « maîtres » dans l’industrie, il est beaucoup plus facile de la contrôler. Les oligarques aujourd’hui font toujours ce que le régime leur dit de faire. 70% de l’industrie est entre les mains de l’Etat. 

C’est un régime capitaliste certes, mais avec très peu de capitalistes et avec un rôle extrêmement important de l’Etat, c’est-à-dire que peu à peu la Russie s’aligne sur le modèle chinois. 

 

Dans un passage du livre, vous évoquez Arseni Roguinski, l’un des fondateurs de Memorial [ONG russe de défense des droits humains], historien et ancien dissident, parlant de la « barrière psychologique qui empêche le citoyen ordinaire de reconnaître la réalité ». Comment la population peut-elle se réapproprier son histoire ? Quel espace a-t-elle, quelles sont ses fenêtres de liberté ?

 

C’est simple. Au sein de Memorial, une partie est chargée de l’histoire et l’autre des droits de l’Homme. Et il y a les historiens honnêtes, comme Nikita Petrov, le patron de la division historique de Memorial. Il était le très proche collaborateur d’Arseni Roguinski. Je croise Nikita Petrov de temps à autre lors de conférences internationales, ces derniers mois je l’ai croisé deux fois. Et à chaque fois je suis sidérée par l’audace et l’honnêteté de ce qu’il dit. L’audace, parce que lui, son rôle est de dévoiler la vérité. [Son travail] devient de plus en plus difficile.

Il a publié ces deux livres sur les bourreaux de Staline, ceux qui exécutaient les sales besognes. Il a fait toute une étude biographique pour connaître l’itinéraire de vie de ces bourreaux- comment ils vivaient, comment ils ont terminé leur vie, comment on les recrutait... Ce sont de très bons livres. Mais le tirage était de 1500 exemplaires. Et encore, ce n’est pas mal. 

Ce sont des petits tirages. Il y a quelques années, il était marqué encore « avec le soutien de… » telle ou telle fondation étrangère. Aujourd’hui il n’est plus possible de publier des livres avec l’aide de fondations étrangères parce qu’on est immédiatement taxé d’ « agent de l’étranger » - et Memorial est déjà taxé d’ « agent de l’étranger ». Il faut peut-être les porter dans quelques librairies qui acceptent de les vendre. 

Alors que les livres de ceux qui font les éloges du régime, à commencer par les livres du ministre Medinski en personne - car il se considère comme historien-, sont imprimés à des dizaines ou peut-être des centaines de milliers d’exemplaires. C’est un combat qui est mené dans des conditions extrêmement inégales, parce qu’on n’interdit pas complètement, mais on crée des conditions telles que leur accès reste l’apanage de quelques enclaves. 

Poutine sait bien qu’il y a à peu près 15% de la population qui ne l’aime pas, et qui affiche une animosité silencieuse, sort manifester lorsqu’il y a des manifestations, ou ne vote pas pour lui. Mais il s’en fiche. Si 85% de la population, peu ou prou, est pour lui, que veut le peuple ? C’est cela, la différence entre l’Union soviétique où on voulait que  [l’adhésion] soit à 100%.  […]

Les gens qui veulent un autre point de vue doivent faire des efforts pour l’avoir. Beaucoup de sites sont carrément interdits, comme celui de Yulia Berezovskaya, son site est bloqué en Russie. Il y a un système de miroir donc les gens qui le veulent vraiment et savent manier internet, finiront par trouver mais il faut vraiment le vouloir, ce n’est pas facile.

Alors qu’à ce jour quand même, plus de 60% des Russes reçoivent leurs informations par la télévision, et la télévision est contrôlée à 100%. Il a été fait quelque chose d’extrêmement habile, parce qu’on a tellement embrouillé les esprits des gens, qu’il est très difficile maintenant de distinguer entre la vérité et le mensonge. Quand on raconte par exemple le crime de Katyn. Il est absolument, à 100% documenté et connu et pourtant, il y a des « historiens » qui réfutent ce crime et disent que c’était quand même les Allemands. Alors les gens, au mieux, ne savent pas qui croire, et comme psychologiquement c’est très difficile de croire que son propre pays a commis des crimes horribles, il est d’autant plus facile de ne pas y penser ou d’adhérer à l’hypothèse officielle. 

Je vais vous raconter une histoire qui n’est pas rentrée dans mon livre, car je ne peux pas tout citer. Mais savez-vous ce qui a provoqué l’affaire Dmitriev? En Carélie, il y a un endroit qui s’appelle Sandarmokh. C’était un lieu d’exécution massive en 1937 où il y a eu peut-être 20 000 personnes fusillées en l’espace d’un, deux ou trois mois, dont d’ailleurs la fine fleur de l’intelligentsia ukrainienne. […] On tuait individuellement chacun, la balle dans la nuque. Et maintenant, il y a une idée de réécrire cette histoire et d’attribuer ces morts retrouvés à Sandarmokh aux Finlandais, parce qu’il y avait là-bas des combats pendant la guerre russo-soviéto-finlandaise de 1940. Il a donc été décidé de réécrire cette épisode et de dire que ce n’était pas le NKVD qui avait tué 20 000 personnes mais que c’était des prisonniers du goulag qui ont été exécutés par des Finlandais. Mais comme c’est contraire à la vérité historique et qu’il y avait des gens qui se sont battus pour justement créer un mémorial et Youri Dmitriev en premier lieu - il est un historien local-, on l’accuse de pédophilie et on l’élimine de ce processus de mythification. 

 

Dans votre livre, vous citez les propos d’Alexandre Prokhanov, écrivain nationaliste selon lequel l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est inévitable et le conflit dans le Donbass permet de ralentir le processus. Vous citez aussi Sergei Glaziev, académicien et conseiller de Vladimir Poutine, qui évoque selon vous un démantèlement de l’État ukrainien. Enfin, vous évoquez Vladislav Sourkov, célèbre conseiller du président russe, pour qui l’annexion de la Crimée est une date-clé dans l’histoire de la Russie contemporaine, un point sur lequel vous vous rejoignez. Vous-même, vous parlez de la militarisation de la société russe qui « s’est sensiblement accrue depuis l’annexion de la Crimée et la formation de deux républiques autoproclamées dans le Donbass », Donetsk et Lougansk. Qu’est ce que cela laisse présager comme avenir pour l’Ukraine ?

 

C’est une question un peu difficile parce qu’avec l’arrivée de Zelensky, la donne a apparemment changé. D’une part, il a fait plusieurs déclarations presque fracassantes sur la fidélité du cheminement vers l’adhésion à l’Union européenne, vers l’adhésion à l’OTAN. Mais d’un autre côté, je pense que c’est un homme extrêmement inexpérimenté, qui veut tout changer. Son entourage n’est pas très clair et je vous donnerai deux derniers exemples et ensuite je retournerai à la question des relations russo-ukrainiennens. Deux exemples qui montrent à quel point il est novice en politique et qu’il fait des choses parfois sans trop y réfléchir.

Le premier exemple, assez innocent on peut dire : il a visité Tchernobyl il y a quelques jours à l’occasion de l’inauguration du nouveau sarcophage. Et son service de presse a diffusé des photos que j’ai trouvé déjà aberrantes, où lui-même et le groupe de personnes qui l’ont accompagné font le « V » de la victoire. Pourquoi il faut faire le « V » de la victoire alors qu’on n’a rien encore acquis complètement ? C’est déjà bizarre. Ensuite il a parlé de créer un accès libre de la zone pour les touristes, écologistes, scientifiques et historiens et que ça va être approximativement une grande attraction touristique. Mais si cette zone a été clôturée, que les accès étaient contrôlés et qu’on ne pouvait s’y déplacer sans accompagnement, c’est justement parce que dans cette zone se trouvent 1000 sites de stockage de matières radioactives. Et que dans cette zone, le rayon de 10 kms autour de la centrale est à ce jour encore lourdement contaminé. Alors faire un accès libre pour que les touristes puissent y faire des selfies, je trouve cela tout simplement irréfléchi. Je connais bien le sujet et j’ai trouvé cela d’une légèreté impardonnable.

Un deuxième exemple qui me fait vraiment peur pour l’avenir de l’Ukraine. Il a déposé un projet de loi à la Rada (le Parlement ukrainien) qui prévoit le processus de lustration pour tous les fonctionnaires d’Etat, fonctionnaires locaux et députés des radas locales ayant été nommés entre février 2014 et mai 2019, soit l’arrivée de Zelensky  […]. Ce qui veut dire en clair qu’il veut empêcher tous ceux qui ne sont pas pour lui d’occuper des postes quelconques. Cela va créer une désorganisation terrible, et c’est tout simplement la « chasse aux sorcières ». Le G7 lui a déjà envoyé une lettre lui disant que dans un pays démocratique, le pouvoir change périodiquement de mains c’est que tout à fait normal, ce n’est pas une raison pour lâcher les poursuites contre ceux qui vous ont précédés. 

Qu’il puisse ne serait-ce qu’avoir ces idées, je pense que le projet ne sera pas adopté, me paraît assez monstrueux.

Maintenant, il y a une nouvelle tendance en Russie. Je pense que l’administration de Poutine a compris que le temps est venu pour obtenir de l’Ukraine toutes sortes de concessions concernant le Donbass, terminer les hostilités et obtenir la levée des sanctions qui dérangent beaucoup la Russie quand même. La première hirondelle, c’était le Conseil de l’Europe.

Aujourd’hui, alors que pendant 5 ans du Maïdan il n’y avait pas une journée ni aucun talk-show qui n’ait pas parlé de l’Ukraine - on a parlé sur la télévision russe de l’Ukraine infiniment plus que de la Russie, c’était une grosse épine dans leur pied l’histoire ukrainienne-, il y a un changement de ton. Ce changement ne signifie pas de vrais sentiments d’amitié, mais il y a subitement une initiative de quelques acteurs, écrivains, qui disent qu’il faut commencer la diplomatie populaire, qu’il faut qu’on se parle de notre « passé commun », de notre « victoire commune », de tout ce qui « unit nos peuples », de nos habitudes alimentaires communes… Maintenant les Russes essayent de booster cela.  […] Je pense que maintenant il va y avoir une sorte d’offensive, de type : « Mais qu’avez-vous pensé, l’Occident ne pense pas à vous, nous sommes vos vrais amis, donnez l’autonomie au Donbass, laissez-leur la langue russe et si les relations sont bonnes, vous pourrez toujours passer vos vacances en Crimée comme avant ». 

Le 21 juillet il y a les élections à la Rada, on va voir quelle sera la composition. C’est une république avec un régime mixte parlementaire/présidentiel et les pouvoirs du président sont relativement limités, c’est pour cela que c’est si important pour lui d’avoir la majorité à la Rada. C’est pour cela qu’il est difficile de parler de l’Ukraine, cela change tous les jours aujourd’hui.

 

L’OTAN est perçue comme ennemie par le pouvoir russe. Comment interprétez-vous la livraison des missiles russes S-400 à la Turquie ?

 

Il faut surtout interpréter cela du côté turc parce que la Russie peut proposer les missiles, mais c’est quand même la Turquie qui les a achetés, même si la moitié c’est à crédit et on sait que les Russes sont toujours prêts à octroyer de très gros crédits si on veut acheter leurs armes. Je considère que maintenant les Etats-Unis veulent imposer des sanctions contre la Turquie. C’est peut-être le début de la fin de la Turquie à l’OTAN. Et généralement, je dirais que l’OTAN ne va pas très bien. Parce qu’on a d’un côté Trump qui lui-même considère que les Etats-Unis payent trop et voudrait que les Alliés payent plus, il y a des velléités de créer une armée européenne qui ne soit pas liée à l’OTAN. C’est certainement un grand affaiblissement de l’OTAN.

 

Vous expliquez dans votre livre que la Russie occupe la 3ème place mondiale en nombre d’émigrés vivant à l’étranger. Quels sont selon vous les effets pour la société russe?

 

La Russie a déjà perdu beaucoup de cerveaux parce que cette émigration qui continue maintenant n’est pas la première. Au début des années 1970, c’était la première vague de l’émigration juive, vers Israël et les Etats-Unis essentiellement. Il y avait une émigration massive des allemands de la Volga et des « pseudo »  allemands de la Volga  parce qu’à l’époque on pouvait toujours trouver le certificat d’une grand-mère quelconque ayant un nom à consonance allemande pour émigrer. Il y avait aussi l’émigration des Arméniens par exemple. C’étaient les émigrations encore à l’époque soviétique. 

Ensuite, à la fin de la pérestroïka et les deux premières années sous Elstine, il y avait encore une émigration massive essentiellement juive mais pas seulement, et là aussi comme il y avait énormément de mariages mixtes, ce n’était pas du tout limité aux juifs. Même aujourd’hui en Israël il y a des centaines de milliers de personnes qui ne sont pas, ethniquement parlant, juifs. Donc il y a déjà des millions qui sont partis à l’époque soviétique et post-soviétique, à partir des années 1970 et jusqu’au début des années 1990, et ensuite le mouvement a continué de façon un peu plus ponctuelle. 

Il y a de nouveau un regain d’émigration après l’annexion de la Crimée. Pour beaucoup de gens, l’air est devenu irrespirable, et quand je regarde autour de moi, beaucoup d’enfants sont partis, les vieux restent. Mais les jeunes, quand ils peuvent partir, très souvent ils partent et c’est délibéré. Je connais des histoires personnelles de gens à qui il a pris peut-être 10 ans pour avoir un poste digne de ce nom en Occident, mais qui persévéraient. 

Alors quel impact ? C’est toujours la partie la plus mobile, la plus adaptée et la plus adaptable qui part, donc nécessairement cela appauvrit la société et ses possibilités de contestation. Le fait qu’il y ait aujourd’hui toute cette propagande massive et qu’elle n’est pas suffisamment contrebalancée, c’est aussi à cause de cette émigration intellectuelle. L’impact pour la Russie est négatif. 

En plus, il y a un gros problème démographique en Russie parce que l’espérance de vie n’est pas très élevée. Poutine a ordonné qu’en 5 ans l’espérance de vie monte de 5 ans, mais à part de tricher avec les statistiques, l’objectif est absolument impossible à atteindre. L’espérance de vie moyenne est de 72 ans, mais avec une énorme différence entre les hommes et les femmes, 66 et 80. L’espérance de vie masculine est précoce, en partie à cause de l’alcoolisme, le mode de vie pas très sain, les mauvais soins médicaux. Et les hommes, avec les accidents de travail et accidents de voiture sont dans un groupe de risque plus élevé. Mais il y a nettement moins de naissances que de morts et pendant plusieurs années, ce déficit a été comblé par l’immigration. Et aujourd’hui, on voit les limites de cette immigration, car ceux qui voulaient immigrer pour la plupart l’ont déjà fait.  […] Je pense que l’une des raisons principales pour lesquelles Poutine a décrété la facilité de l’obtention des passeports russes aux habitants du Donbass, est qu’il veut siphonner cette population, et peut-être après rendre le Donbass complètement exsangue et dépeuplé. Ils ont déjà évacué depuis longtemps toutes les usines qui étaient là, tout ce qui marchait à peu près. Peut-être qu’après ils pourront même rendre le Donbass aux Ukrainiens.

 

Dans un tweet du 13 juin dernier, le président de l’Etat d’Israël, Reuven Rivlin dit : « Nous célébrons la fête nationale russe avec l’un de nos plus proches alliés. Israël et la Russie travaillent ensemble à combattre le terrorisme et les forces qui menacent la stabilité de notre région et notre monde. Puissent nos relations devenir de plus en plus fortes. » N’y a-t-il pas un malentendu fondamental entre Israël et la Russie ? 

 

Les relations entre Israël et la Russie, c’est un très grand sujet. Staline avait voté pour la création de l’Etat d’Israël, mais ensuite, très vite, ayant compris qu’Israël ne serait pas son pion au Proche-Orient comme il le souhaitait et qu’il n’y aurait pas de régime communiste instauré là-bas, il a pris le parti des pays arabes.  Pendant toute la période à partir de 1948 et jusqu’à Gorbatchev, la politique de l’Union soviétique a été entièrement anti-israélienne. Il y avait un très grand soutien matériel et logistique, même militaire, aux pays arabes. 

Par exemple, la veille de la guerre de Kippour de 1973, il y avait près de 50 000 militaires russes présents en Egypte. J’y ai vécu, j’ai émigré en 1973. Je me souviens comment on vilipendait du matin au soir le sionisme, on parlait de « sionistes fascistes » c’est-à-dire que c’était le même discours pour les Ukrainiens aujourd’hui. Les sionistes étaient des ennemis absolus. 

Donc ce tournant  [le tournant récent] a commencé avec Gorbatchev quand on a rétabli je pense en 1988 les relations diplomatiques avec Israël, et il a continué sous Eltsine et maintenant encore plus sous Poutine. 

Quels sont les intérêts mutuels dans cette affaire ? Pour Poutine, il est très important qu’Israël ne participe pas aux sanctions. Israël ne participe jamais aux sanctions d’ailleurs, quelles qu’elles soient. C’est un pays qui est allié occidental mais qui poursuit toujours en premier lieu ses propres intérêts et se trouve en dehors de toute coalition internationale. Je pense qu’Israël aujourd’hui est le seul pays occidental qui peut livrer aux Russes des hautes technologies, pas seulement militaires mais aussi civiles, qu’ils ne peuvent pas obtenir ailleurs à cause des sanctions. Je pense aussi, mais je ne peux pas le prouver, qu’Israël est un havre pour beaucoup d’argent russe. Il y a beaucoup d’oligarques qui ont la double nationalité. C’est-à-dire qu’il y a aussi un poids économique russe. 

Ensuite, il y a une énorme population israélienne de plus d’un million de personnes qui ont la double nationalité, donc chaque sixième de citoyen d’Israël est aussi un citoyen russe. Cela crée un lien très spécial. Et on comprend que pour Israël il faut maintenant habilement ménager la chèvre et le chou parce que d’une part, le pays est un allié américain indélébile, fidèle, mais d’autre part, la Russie est un partenaire très important. La Russie est un partenaire quand même de l’Iran, la Russie a toujours soutenu toutes les résolutions anti-israéliennes, à l’ONU, à l’UNESCO, mais néanmoins, apparemment, elle joue un rôle plutôt modérateur dans les relations qui opposent l’Iran et Israël parce que la Russie s’interpose un tout petit peu. 

 

Mais des cellules iraniennes sont toujours aux portes d’Israël, à sa frontière avec la Syrie ?

 

C’est extrêmement subtil en effet, mais la Russie essaye probablement de neutraliser un peu l’influence américaine auprès d’Israël. C’est ainsi que j’interprète notamment  [les derniers développements]. Il y a eu cette initiative américaine de régler le problème israélo-palestinien par le biais de l’économie et l’injection massive de moyens. Mais justement, pendant que les négociations ont été menées, Avigdor Lieberman s’est subitement insurgé et n’a pas voulu faire partie de la coalition de Benyamin Netanyahou, ce qui fait qu’il y aura de nouvelles élections en septembre en Israël et que Netanyahou est maintenant très affaibli parce qu’il n’a plus de vraie légitimité pour gouverner le pays.

Je pense que c’est exactement cela, le sens de la manœuvre de Lieberman qui, pour moi, est piloté par les Russes. On peut se poser des questions parce que Lieberman est contre l’exemption pour les ultra-religieux de servir dans l’armée mais dans le passé, il a été quand même ministre de la Défense et il s’est très bien accommodé de la présence des ultra-religieux dans le gouvernement. Pourquoi a-t-il alors fait ces chichis ? A mon sens, c’était pour neutraliser les négociations du projet américain parce que les Russes n’y ont pas participé. Si demain les Russes y participent et pèsent de tout leur poids, alors peut-être que ça ira. Ils veulent se rendre incontournables.

C’était pareil avec la Corée du Nord. Regardez les négociations entre Donald Trump et King Jong-un, elles ont échoué parce que ni l’un ni l’autre n’ont voulu réellement lâcher trop. Après quoi Poutine reçoit King Jong-un en grandes pompes, il décide de construire un pont pour relier leurs deux pays. Avec ce pont, l’isolement grandissant de la Corée du Nord est complètement cassé et les Américains, avec les sanctions, ne pourront rien obtenir. Poutine a offert sa protection à King Jong-un en contournant les Américains.

Et les Russes vont déstabiliser Israël jusqu’au jour où ils seront partie prenante aux négociations. Entre temps, en 2017 la Knesset a adopté la loi proclamant le 9 mai fête nationale [NDLR: le jour de la victoire sur l’Allemagne nazie selon le calendrier soviétique] en Israël. Pas le 8, mais le 9 mai. Dans toutes les unités militaires et les écoles, on va étudier l’histoire de la Seconde guerre mondiale et très exactement la victoire soviétique alors que pour Israël, les combats britanniques en Afrique du Nord étaient beaucoup plus importants. Il y a déjà 22 villes israéliennes où cette année a eu lieu le Régiment Immortel. Poutine doit venir inaugurer un monument aux victimes du blocus de Leningrad. Et n’oubliez pas qu’en 2017, Benyamin Netanyahou a déjà marché avec le Premier ministre serbe au Régiment Immortel à Moscou, aux côtés de Poutine. 

 

Propos recueillis le 14/07/2019

 

Le Régiment Immortel – La guerre sacrée de Poutine, Premier Parallèle, 2019, 286 pages

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