La Russie interpellée en France par une chaîne de grèves de la faim devant son ambassade en soutien à Oleg Sentsov

September 16, 2018

Vendredi dernier, un mouvement de grèves de la faim illimité a été lancé devant l’ambassade de Russie, au square Debussy, en soutien au cinéaste Oleg Sentsov et aux prisonniers politiques ukrainiens. Une partie du square a été réservée pour l’événement et une tente a été montée pour la nuit.

 

Oleg Sentsov, réalisateur ukrainien et militant de l’Euromaïdan, est en grève de la faim depuis le 14 mai dernier. Condamné à 20 ans de prison pour terrorisme en 2015, il demande la libération de tous les prisonniers politiques ukrainiens. Selon son avocat, il est aujourd’hui dans un état critique. Le mouvement de grèves de la faim illimité a été lancé en présence de Christiane Taubira, ex-garde des Sceaux, Christophe Ruggia, cinéaste, coprésident de la Société des réalisateurs de films SRF et coordinateur de l’action, Laurent Cantet, cinéaste et palme d’or au festival de Cannes, Michel Eltchaninoff des Nouveaux Dissidents, et Patrick Klugman, adjoint à la Mairie de Paris en charge des relations internationales et de la francophonie. A 9 heures chaque matin, une nouvelle personnalité, cinéaste, intellectuel, écrivain, prend le relais et entame à son tour 24 heures de grève de la faim sur les lieux. 

Samedi, 125ème jour de grève de la faim, Laurent Cantet a commencé le premier jeûne. Interrogé sur l’origine de l’initiative, il explique : « L’initiative découle d’une lutte qui a commencé il y a longtemps puisque dès l’emprisonnement d’Oleg Sentsov, les cinéastes avaient signé des textes, essayé de se mobiliser déjà à ce moment-là, et il est vrai que quand on a appris qu’il entamait une grève de la faim, on a tous été bouleversés. D’abord parce que c’était quelqu’un dont on avait appris à connaître un peu le travail et parce que c’était tellement inadmissible de penser que cet homme était en prison (…),  juste pour un délit d’opinion, parce qu’il était clair pour tout le monde que toutes les accusations de terrorisme étaient fabriquées ». 

 

Volonté de témoigner sa solidarité à Oleg Sentsov 

« On a eu l’impression que maintenant on arrivait à un point critique de la lutte de Sentsov et qu’effectivement, les nouvelles que l’on a eues de son état de santé étaient très alarmantes, il ne va pas pouvoir tenir indéfiniment comme cela ». Pour Laurent Cantet, il fallait « essayer de lui témoigner, à travers cette grève de la faim tournante, une espèce de solidarité ». « J’espère qu’il va en entendre parler, qu’il va se dire qu’il n’est pas oublié, je pense qu’il le sait mais j’espère qu’à travers cela on lui témoigne ce soutien-là. Et on espère aussi qu’à chaque fois que l’on parle de lui, qu’à chaque fois que son nom est prononcé quelque part, cela incite les gouvernements français et européens à intervenir un peu plus nettement vis-à-vis de Poutine. »

Pour Cantet, s’adresser au président de la République a plus de sens que s’adresser au président de la Russie. « J’ai le sentiment qu’on a plus de poids en s’adressant à Emmanuel Macron qu’en s’adressant à Poutine, qui a bien montré que de toutes les façons ce que l’on disait ne l’intéressait pas, que ce que disaient les autres gouvernements européens ne l’intéressaient pas non plus, puisque visiblement il ne donne pas de réponse aux questions qui lui sont posées par l’Europe et par Macron. J’espère juste aussi que Poutine puisse avoir un espèce de sursaut en disant qu’avoir son nom associé à celui de Sentsov en étant lui l’assassin de ce jeune cinéaste un peu idéaliste, ce n’est pas une image qu’il doit avoir envie de donner à la Russie, et même pour l’Histoire, cela restera collé à son nom par la suite. »

 

« Tout sauf le silence »

Emmanuel Finkiel, cinéaste lui aussi, a pris la suite de cette grève de la faim dimanche matin. « J’ai été mis au courant par Christophe Ruggia, et j’avoue n’avoir même pas réfléchi, cela m’a paru évident d’accepter. Je ne me suis pas demandé à quoi cela va servir, si l’on n’est pas un peu ridicules, si tout cela n’est pas dérisoire : il me semble que la chose la plus insupportable, c’est que Sentsov en arrive là où il est arrivé dans un silence, le silence est insupportable. Alors, même une petite action, si elle permet de dire, cela me paraît essentiel. » « Moi qui n’ai jamais pensé finalement qu’être cinéaste vous faisait appartenir à une famille, une famille de cinéastes -je n’ai jamais pensé cela, je me suis dit on est tous différents, mais depuis cette histoire de Sentsov, il me semble qu’il y a une identification qui se fait, et que s’il arrive cela aujourd’hui à Sentsov, c’est le fait même de pouvoir pleinement exercer son métier de cinéaste qui est remis en cause, à n’importe quel endroit de la terre. » 

« Si un ou une journaliste vient me voir en me disant : ‘Ce n’est pas un peu dérisoire ce que vous faites, est-ce que vous croyez que cela aide Sentsov’, je lui demande de répéter sa phrase, et je lui dis : ‘vous voyez, vous venez de dire deux fois le mot Sentsov, alors c’est peut-être dérisoire, mais sans cette histoire-là, vous n’auriez pas prononcé son nom, et vous ne m’auriez pas interrogé’. » « Je dirai, tout sauf le silence. » PourEmmanuel Finkiel aussi, il est « très important, dans la situation dans laquelle il se trouve » qu’Oleg Sentsov prenne connaissance de cette opération, qu’il sache « que des gens pensent à lui, pensent à sa cause, pensent à ce qu’il a fait et pensent à ses camarades. » « Que l’on se sente totalement impuissant ou pas, en fait, la question n’est pas là. » « Il faut être présent. Il y a un journaliste, c’est bien, il y en a deux c’est mieux. Quand bien même il n’y en aurait pas, cela existe. »

« Qu’est-ce que c’est qu’un cinéaste », s’interroge Finkiel. « Un cinéaste se sert et s’imprègne de la réalité, du réel qu’il y a autour de lui, et qui en expose un point de vue personnel et particulier, c’est cela être cinéaste ». « Il me semble qu’à plein d’égards, ce qui arrive à Sentsov est symboliquement un danger potentiel pour la fonction même de cinéaste. »

 

Devant l’ambassade de Russie, les cinéastes Christophe Ruggia, qui coordonne l’initiative, Laurent Cantet et Emmanuel Finkiel demandent la libération d’Oleg Sentsov et de tous les prisonniers politiques ukrainiens. © Political

 

« Quelque part, Sentsov est parti dans une guerre avec Poutine, sur le droit international, sur la justice »

Christophe Ruggia est un cinéaste très mobilisé pour faire libérer Oleg Sentsov et tous les prisonniers ukrainiens. Quand on l’interroge sur la naissance de l’initiative, il explique avoir d’abord évalué la possibilité de se rendre à la prison de Labytnangi, où Sentsov est incarcéré. Mais face à la possibilité de mener une action contre-productive, il a préféré opter par la suite pour l’idée d’une grève de la faim illimitée. 

Il raconte : « Cette idée au départ était prévue pour le 100ème jour de grève de la faim de Sentsov, idée que nous a envoyée ripreav.org, une association de défense des droits de l’homme anglaise qui avait eu cette idée au moment de Guantanamo lorsque plusieurs prisonniers s’étaient mis en grève de la faim illimitée ».

« Il y en avait qui étaient nourris de force. Donc ils étaient intubés et on faisait passer une sonde à travers la gorge pour atteindre l’estomac et nourrir de force (…). Ils avaient pris un rappeur, internationalement connu, une star américaine, à qui ils avaient demandé s’il acceptait de se faire sonder, nourrir de force, juste pour filmer. » Après l’avoir mis sur un siège et attaché, ils « ont commencé à lui mettre la sonde, et on le voit se faire torturer devant nous. Cela a fait un énorme scandale dans le monde entier, un tel barouf qu’Obama était obligé d’annoncer la fermeture de Guantanamo, ce qu’il n’ a jamais vraiment fait ».

Christophe Ruggia explique qu’autour du 95ème jour de grève de la faim d’Oleg Sentsov, reprieve.org a contacté Maïdan Press à Londres pour leur parler de cette idée et leur a demandé s’ils connaissaient des cinéastes français pour la suivre. Et Maïdan Press en a fait part à l’ambassade d’Ukraine en France, qui l’a envoyée à laSRF, la Société des réalisateurs de films. Ils en ont alors discuté entre eux et se sont demandés s’ils allaient lancer l’initiative pour le 100ème jour. « Et moi, instinctivement, je me disais, Sentsov ne va pas mourir maintenant, quelque part il est parti dans une guerre avec Poutine, sur le droit international, sur la justice, et tu ne pars pas à la guerre pour mourir, tu pars à la guerre pour gagner », ajoute-t-il.

Pour Ruggia, au 100ème jour, Sentsov « n’était pas encore devenu une figure suffisamment symbolique pour le protéger, comme ont pu être protégés, même si cela n’a pas empêché de mourir Andreï Sakharov ou Anatoli Martchenko. Martchenko est mort en 1986. Au bout du 117ème jour de grève de la faim, il était nourri de force depuis déjà plusieurs semaines. Il est mort 2 ou 3 jours après avoir arrêté sa grève de la faim, des séquelles. C’est le dernier dissident soviétique mort de grève de la faim en Russie, et c’est l’un des morts qui a amené à la fin de l’Union soviétique, on est trois ans avant la chute du mur. C’est quelque chose qui a été très marquant pour les gens (… ). »

Evoquant les correspondances d’Oleg Sentsov avec sa cousine Natalia Kaplan, mais aussi la lettre de Sentsov à ses soutiens français, Ruggia relève : « Et puis les jours passants, il s’aperçoit que ça devient de plus en plus difficile, et petit à petit il perd un peu l’espoir. Mais en même temps, et c’est cela qui est bouleversant chez Sentsov, à chaque fois il y a cet espèce d’espoir de vie incroyable. La dernière lettre qu’il envoie à ses amis français pour les remercier est incroyable. »

 

Vladimir Poutine à l’étranger et un appel au président de la République

Pour Christophe Ruggia, le fait d’être devant l’ambassade de Russie revêt un sens parce que « c’est Poutine, c’est la Russie, c’est la manière dont ce régime devient de plus en plus proche du régime de l’Union soviétique, même si Poutine aimerait bien disparaître de cette image. » « Il y a eu la Tchétchénie, la Géorgie, l’Ukraine, la Crimée, le Donbass, la Syrie aujourd’hui. Comment peut-on accepter encore en Syrie dans la Ghouta, des bombes à fragmentation, qui sont interdites par tous les accords internationaux que la Russie a signés ? On a envie de dire : ce monde est incapable d’arrêter cet homme-là, exactement comme au siècle dernier le monde a été incapable d’arrêter Hitler, Staline et ces gens-là, aujourd’hui les démocraties se couchent une nouvelle fois devant un tyran expansionniste qui est en train de devenir de plus en plus puissant. »

Ruggia est très critique envers le vol humanitaire conjoint France-Russie en Syrie en juillet dernier, ainsi que sur la présence d’Emmanuel Macron à la finale de la Coupe du monde de football : « Il y a le blanchiment d’argent sale et le blanchiment de tyran- ici, c’est du blanchiment de tyran ». « J’ai l’impression que le XXIème siècle est parti sur les mêmes bases que le XXème. Je me dis que l’humanité n’apprendra jamais. On a dit qu’on tournait la page du XXème siècle et des pires massacres et exterminations qu’il y a eu dans l’histoire, comme le nazisme, le communisme, la Chine, la Corée et les guerres occidentales aussi, le Viet-Nam, les guerres d’indépendance, les deux guerres mondiales. » « Et qu’est ce que l’on voit depuis le début du XXIème siècle ? On voit Daesh, on voit Bachar el-Assad exterminer son propre peuple avec l’aide de la Russie ». « Sous prétexte de détruire Daesh, il va massacrer toute la population qui est contre lui et en même temps faire du nettoyage ethnique. » 

Le cinéaste revient sur Sentsov : « Si Sentsov meurt, pour moi et pour beaucoup de cinéastes, ce sera comme une déclaration de guerre de la Russie aux cinéastes du monde entier. » Pour Christophe Ruggia, « Si Emmanuel Macron était vraiment en train de négocier avec Poutine, il serait là, avec nous, et il dirait ‘c’est un scandale.’ » Reste à savoir si le président de la République entendra ce nouvel appel.

 

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