L’auteure et l’éditrice d’un livre sur les réseaux du Kremlin poursuivies en justice en France

March 16, 2019

Les 14 et 15 mars se sont déroulées devant la 17ème chambre correctionnelle du Tribunal de grande instance ou « chambre de la presse », les audiences du procès opposant l’universitaire et spécialiste de la Russie Cécile Vaissié, aux côtés de son éditrice Marie-Edith Alouf, des éditions Les Petits Matins, à six plaignants pour « diffamation envers un particulier ».

On compte parmi les plaignants Gueorgui Chepelev, enseignant et président du Conseil de coordination des compatriotes russes en France; l’ancien conseiller en questions internationales de la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, Djordje Kuzmanovic ; Véra Nikolski, rédactrice des comptes-rendus et secrétaire administrative du groupe d’amitié France-Russie à l’Assemblée nationale et épouse de M. Kuzmanovic ; Olivier Berruyer, animateur d’un blog « Les-crises » ; Pierre Lamblé, gérant le site « Europe, Russie comprise » et animateur de la page « Europe et Russie » sur Facebook ; et enfin Hélène Richard-Favre, qui tient un blog sur la Tribune de Genève. Sont présents des journalistes, Russia Today et quelques sympathisants des deux parties. A l’exception de Gueorgui Chepelev défendu par Maître Magaly Lhotel, tous les plaignants sont défendus par le même avocat, Me Jérémie Assous, également avocat de Russia Today. Les avocats de Cécile Vaissié et de son éditrice sont Me Klugman et Me Terel. 

 

Une petite maison d’édition, un livre « écrit par amour de la Russie » et la guerre russo-ukrainienne comme moteur

Au début du procès, Marie-Edith Alouf est invitée à se présenter et à présenter sa maison d’édition. Elle explique que cette dernière s’intéresse tout particulièrement aux questions d’environnement et d’écologie. La maison embauche deux salariés et une apprentie. Me Klugman note que les plaignants lui réclament 60 000 €, et la directrice de publication explique que si cette somme était validée par le Tribunal, sa petite maison d’édition n’y survivrait pas. C’est au tour de Cécilé Vaissié de se présenter. Professeure, elle a poursuivi une thèse en doctorat à Sciences Po en 1999, a soutenu une habilitation, soit un deuxième travail de recherche, et a déjà réalisé des travaux. Elle a effectué une thèse sur les dissidents en Russie, sous la direction de Madame Carrère d’Encausse, dans laquelle elle a analysé la propagande opérant autour des dissidents. Elle évoque ses entretiens avec ces derniers et l’importance de l’histoire orale, qui correspond à certains besoins. 

Cécilé Vaissié donne les motivations qui l’ont menée à écrire Les réseaux du Kremlin en France: « Ce livre a été écrit par amour de la Russie, comme à peu près tous mes travaux ». « Je ne voulais pas écrire ce livre » initialement, mais « j’accumulais les renseignements ». « […] Parce que oui, on s’attend à des problèmes » et des « attaques de trolls ». « Ce qui a été déterminant, a été la guerre déclenchée par la Russie en Ukraine ». Elle décrit un discours de « haine absolue visant l’Ukraine », accusée d’être « juste nazie ». « Et on voit ces éléments repris en France », s’alarme-t-elle. « 13 000 personnes au moins ont été tuées ». « Ce sont aussi des soldats russes ». « Un million et demi de personnes on été déplacées ». « J’ai vu des gens trouver des excuses comme si la victime était la Russie ». Elle a alors « décidé d’écrire ce livre sur la façon dont les visions du Kremlin étaient diffusées en France ». « Mon but était de dresser une sorte de cartographie, en montrant […] comment des gens reprennent ces narratifs produits par des professionnels de la propagande ». Elle signale qu’en trois années qui se sont écoulées, « l’actualité a montré que les réseaux du Kremlin sont une vraie question ». « Je savais que je prendrais des coups », mais « cela n’a pas été fait à la légère », précise-t-elle.

 

 

Capture d’écran du site internet des éditions Les Petits Matins

 

La méthodologie du livre et la définition de la notion de « réseau » interrogées

La notion de réseau est régulièrement évoquée et approfondie lors des audiences. Mme Vaissié évoque des gens qui se connaissent, qui se citent, qui sont en relation. Elle rappellera, régulièrement aussi, que le fait d’avoir des positions pro-Poutine n’a rien d’illégal : « D’abord un réseau n’est pas un groupe terroriste ». « Ce n’est pas illégal d’aimer Vladimir Poutine », de « recevoir un prêt », de le soutenir. Elle rappelle qu’« RT  [Russia Today] est entièrement financée par l’Etat russe «  pour produire à l’étranger ses narratifs ». « Si j’ai donné des noms, c’est aussi pour répondre à la question de savoir si « ces personnes existent ou sont factices ». Elle explique qu’ « ils partagent des imaginaires communs ». 

Me Assous reproche à l’auteure du livre de ne pas avoir pris contact avec les personnes citées dans son livre. Elle donne les raisons de ce choix : « Cela n’entrait absolument pas dans ma méthodologie scientifique ». « Je ne suis pas journaliste », et « je ne fais pas d’attaques personnelles ». « Olivier Berruyer a eu une influence réelle dans le discours sur la guerre russo-ukrainienne ». Il y a de la « créativité maligne chez Berruyer ». A propos de Djorde Kuzmanovic, Cécile Vaissié rappellera que Jean-Luc Mélenchon dont il était le conseiller, confond Boris Nemtsov et Alexeï Navalny.

 

« Je peux concevoir que quelqu’un soit fasciné par la Russie »

« Je peux concevoir que quelqu’un soit fasciné par la Russie », lance Mme Vaissié. Interrogée par Me Assous sur son choix des éditions Les Petits Matins, elle répond : « Je ne voulais pas travailler sur ce sujet avec un gros éditeur, ni un éditeur universitaire ». « Un grand éditeur va faire des pressions sur vous auxquelles il est plus difficile de résister ». « Je préférais travailler avec des gens avec une ‘éthique de l’édition’ ». « Il ne faut pas avoir une vue figée d’un universitaire ». Elle renvoie à la notion de « rayonnement » qui incombe aux universitaires : « On a aussi un devoir de communication de la société et d’information ». « Mon texte est un équilibre juste entre l’approche académique et la nécessité de rendre les choses abordables pour un public plus large ».

Interrogée sur Mme Nikolski, Mme Vaissié définit Alexandre Douguine comme un intellectuel russe. « Vera Nikolski a écrit une thèse sur deux mouvements de jeunesse » créés sur son idée. « J’ai expertisé cette thèse pour le Conseil national des universités », «  elle montre que cet homme est une personnalité complexe », influencé par la Nouvelle droite et des mouvements nazis. La question du ruban de Saint Georges est évoquée. Mme Vaissié déclare qu’il est « devenu symbole de l’adhésion au régime de Poutine » et qu’il est interdit en Ukraine. 

Revenant sur ses motivations pour l’écriture du livre, elle dit : « C’est un ouvrage universitaire pouvant être lu par des non-universitaires ». « Je préférais très simplement que ça ne se sache pas », les « conditions de travail auraient été dégradées ».

Me Klugman demande à Mme Vaissié si après la publication de son livre, elle pouvait aller en toute sécurité en Russie. Elle déclare avoir été invitée en mars par l’ONG Mémorial pour un événement en lien avec Arseni Roginski« Je pense que je ne m’y rendrai pas », dit-elle calmement avec regrets. 

 

Des journalistes « dissidentes », spécialiste et fonctionnaire international comme témoins

Les témoins sont invités à la barre. Premier témoin, Yulia Berezovskaya, journaliste russe et fondatrice du site d’informations Grani.ru. Elle évoque une « tactique malveillante aux multiples facettes » du Kremlin, et les « milliards d’euros [investis] dans la propagande » pour « déstabiliser l’Occident ». « Il s’agit d’identifier les complices du Kremlin en Europe ». « Il y a cinq ans, Grani a été interdit en Russie », « depuis mars 2014 ». Elle dénonce des méthodes d’intimidation et parle d’auto-censure. Antoine Arjakovsky est entendu en second témoin. Docteur en histoire et civilisation russe, il raconte avoir  écrit trois livres sur la question russo-ukrainienne. Il rappelle trois points centraux relayés par les personnes des réseaux du Kremlin : parler de « coup d’Etat fasciste », dire que « les Ukrainiens seraient nationalistes, antisémites et pro-nazis » et que « ce qui s’est passé en Ukraine est le fruit de l’influence de la Communauté européenne et des Etats-Unis ». « Ces trois points sont faux ». 

 

Oleg Tiagnibok et Svoboda, point central de l’argumentaire des plaignants 

Me Assous évoque Oleg Tiagnibok portant l’uniforme du parti nazi. M. Arjakovsky évoque un « effet de loupe de la propagande ». Il dénonce le fait que ce soit « montré sans arrêt à la télévision russe pour faire croire aux Russes que la population ukrainienne est nazie ».

Interrogé sur M. Chepelev, il explique que le Conseil de coordination  est un « organe de désinformation ». Troisième témoin pour la défense : Anastasia Kirilenko. Journaliste et co-réalisatrice du documentaire « Poutine, le parrain » pour France 2, elle raconte avoir été convoquée par la DGSI  [Direction générale de la Sécurité intérieure] à cause de menaces, de pressions, et dit qu’un numéro d’urgence lui a été fourni. « S’agit-il de blanchir d’être pro-Kremlin ? », questionne-t-elle. Sur le Conseil de coordination, elle déclarera: « J’évite ce genre d’organismes ». Me Assous évoque à nouveau les « 37 députés néonazis » en Ukraine et Oleg Tiagnibok. Mme Kirilenko rappelle que le plus grand faux de la propagande du Kremlin porte sur l’utilisation des armes chimiques en Syrie. Elle déplore que « RT et Sputnik ne signent pas leurs articles », et qu’il est « plus difficile d’attaquer ces sites que Cécile Vaissié». Quatrième témoin de la défense : Maxime Filandrov. Il se présente comme fonctionnaire international, a été délégué pour l’OSCE. Pour lui, le Conseil de coordination est une « structure fantoche de l’ambassade ». M. Filandrov déclare: « Ce procès est l’illustration même du bien-fondé du livre de Madame Vaissié ». Questionné sur M. Chepelev, il dit: « S’il n’était pas un agent, le FSB l’aurait inventé. » 

Le deuxième jour de procès, de nouvelles pièces sont apportées au dossier par les plaignants : des photos de Svoboda et de ses dirigeants. Me Assous évoque à nouveau les « députés nationaux-socialistes entrés au Parlement ukrainien en 2012 ». « On ne cesse de le nier », affirme l’avocat. 

 

« Nous ne sommes pas saisis de géopolitique. Nous sommes saisis de diffamation » 

Le juge qui préside la séance rappelle en point préliminaire : « Nous ne sommes pas saisis de géopolitique. Nous sommes saisis de diffamation ». Cécile Vaissié revient à la barre. Ce sera la dernière fois lors de ces audiences. Elle parle de la collaboration en Ukraine, dans les pays Baltes, en France et en Pologne : « Ce sont des abominations ». Elle poursuit : « Le problème est quand on prend ces éléments pour dire que cela caractérise un peuple, une population », quand on fait de la propagande en « dévalorisant un adversaire, en lui collant des étiquettes ». « Ce sont des choses qui existent mais parce qu’elles sont regroupées en série », cela donne une « vue assez sinistre », explique-t-elle. Il y a une « instrumentalisation du thème néo-nazi ». Le terme d’ « agitprop » est plusieurs fois évoqué. Cécile Vaissié: « En fait dans l’espace post-soviétique  […] persiste la différence entre nationalité et citoyenneté ».« Cela permet d’impliquer pour le lecteur français que deux peuples coexistent en Ukraine ». « On va imaginer des antagonismes », que des citoyens russes sont attaqués. Me Assous reparle une nouvelle fois des néo-nazis en Ukraine. Mme Vaissié lui argue que c’est un « vrai sujet, à traiter par des vrais historiens, à traiter sérieusement ». Interrogée sur le blog d’Olivier Berruyer, elle répond que ce blog est « complètement anti-scientifique », « mensonger ».

 

« Je ne suis pas un agent d’un autre pays »

C’est l’heure d’écouter chaque partie civile. M. Chepelev : « Je ne suis pas un agent d’un autre pays ». Il dit avoir été touché « dans mon métier, dans mon cadre social ». Vera Nikolski dit: « Je pense que mon cas est le plus étonnant  […] parce que je ne suis pas du tout une personne publique ». Elle affirme avoir été « extrêmement surprise » d’être associée aux idées d’Alexandre Douguine. « Je suis fonctionnaire », rappelle-t-elle. Djordje Kuzmanovic dénonce une « infamie ». Selon lui, son « CV insinue assez clairement que je ne suis pas un agent du Kremlin ». « Non, je suis patriote », se défend-il. «C’est ma réflexion et ce n’est en aucune manière dictée par le Kremlin ». Il liste ses faits d’armes et signale qu’une lettre du général Pierre De Villiers a été jointe au dossier. Il raconte que trois années se sont écoulées pour qu’il rencontre Jeremy Corbyn. Les évènements autour de la Maison des syndicats d’Odessa sont aussi évoqués à plusieurs reprises. M. Kuzmanovic dénonce les « méthodes plus que douteuses de Cécile Vaissié dans ce livre-là ». Le conseil de Mme Vaissié et de son éditrice rappelle que M. Kuzmanovic ne poursuit pas quand on parle de la proximité entre extrême-droite et extrême-gauche. La défense évoque des photos jointes au dossier et partagées par M. Kuzmanovic, glorifiant Vladimir Poutine, en tenue de « ninja » et « torse-nu ». Pierre Lamblé est entendu, réfutant toute qualification d’« idiot utile ». C’est au tour de M. Berruyer de s’exprimer. « Je ne suis pas spécialiste », dit-il d’entrée de jeu. 

 

Olivier Berruyer se réfère à Noam Chomsky 

M. Berruyer se réfère à Noam Chomsky et au livre qu’il a co-écrit, La fabrique du consentement. Il explique qu’avant la publication du livre Les Réseaux du Kremlin en France de Mme Vaissié, il était invité sur BFM Business, France 24 et France Inter. Il parle de Chomsky, de son idée très large de la liberté d’expression et affirme : « sans réaction, ma réputation serait détruite ». M. Berruyer parle lui aussi d’Oleg Tiagnibok. Dernière partie civile entendue : Hélène Richard-Favre. Les plaidoiries commencent après. Pour Me Assous, les prévenues « se sentent au-dessus de toute critique », « ce sont ces gens qui ne tolèrent pas le débat ».« Les baillôneurs, ce sont eux ». Il parle de l’élection de Donald Trump, du Brexit, des Gilets Jaunes : « c’est la faute de la Russie ! ». « Les complotistes, ce sont eux ». « Ces livres sont des livres-bâillons : ils exécutent. » Olivier Berruyer a 18 procès en cours. « Hier, personne pour s’offusquer » pour les 35 députés de Svoboda. Il mentionne Dieudonné et son « fonds de commerce », puis Robert Faurisson  […] qui « a été condamné parce qu’il était historien ». C’est, estime-t-il, une « obligation beaucoup plus importante ici ». « Pourquoi choisir Les Petits Matins ? » C’est une «  manœuvre et un vice de Cécile Vaissié ». « S’il y a une idiote utile, c’est l’éditrice ».

 

« S’intéresser à la définition légale de la diffamation et s’abstraire d’un débat idéologique » 

La Procureure de la République rappelle qu’il faut « s’intéresser à la définition légale de la diffamation et s’abstraire d’un débat idéologique ». Elle évoque le « caractère politique » de l’audience et qualifie le livre de Mme Vaissié de « livre d’analyse », de « livre à thèse ». C’est une « cartographie ». « Les propos poursuivis ne sont pas constitutifs du délit de diffamation ». Elle demande la relaxe des prévenues.

Maître Klugman : « Je ne crois pas au hasard judiciaire », rappelant qu’il y a 70 ans, se déroulait le procès Kravtchenko dans la même chambre. « Est-il permis  […] de critiquer la Russie, ou plutôt l’incarnation du pouvoir russe, le Kremlin ? » « Il n’y a pas d’autre pays » qui a « deux chaînes d’information », « annexe par la force », qui « emprisonne, harcèle ses opposants quand ils ne sont pas assassinés à Londres et ailleurs ». « La Russie nous interpelle dans notre fonctionnement démocratique », lance-t-il. Mme Vaissié a choisi Les Petits Matins « parce qu’elle voulait de l’indépendance ». « J’ai l’impression que nous sommes dans un procès-fantôme » : «nous cherchons les propos poursuivis ». « J’ai le sentiment que ce n’est pas elles qui sont visées, que c’est les autres. C’est Nicolas Hénin et les 18 autres procédures  [de M. Berruyer], ceux qui continueront à enquêter sur le Kremlin ». « On n’enquête pas sur le Kremlin parce que ça dérange ! » C’est au tour de Me Ivan Terel de plaider. Il évoque aussi le procès Kravtchenko. « Il faut qu’elle se taise », évoquant l’objet des procédures. Me Terel parle de « sujet d’intérêt général », le livre « touche également à notre pays, à la France ». « Tous les passages [du livre] sont justifiés par au moins une pièce ». Evoquant M. Berruyer, il dit que ce dernier « a un problème avec la critique » et rappelle que son « maître à penser », Noam Chomsky, « est celui qui va préfacer Faurisson ». Il demande de « tenir compte de l’utilité générale de l’ouvrage » pour que Mme Vaissié puisse en publier un Tome 2. Marie-Edith Alouf prend une dernière fois la parole pour demander à la Cour que sa maison d’édition puisse continuer à vivre et ne pas fermer ses portes. 

On ne peut écouter ces deux jours de procès sans entendre sa teneur hautement politique et l’alerte qu’il sonne pour ceux qui, de l’étranger, travaillent, investiguent et s’intéressent au Kremlin, à sa politique, à ses réseaux. Et sans craindre des répercussions possibles d’un tel procès sur le sol français, pour les journalistes un peu plus particulièrement. Johann Bihr, responsable du bureau Europe centrale et pays de l’Est pour Reporters Sans Frontières, a exprimé son soutien à Cécile Vaissié et aux Editions Les Petits Matins sur Twitter le 11 mars. Le délibéré sera rendu le 31 mai prochain. 

 

 

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