Guillaume Perrier: l’opération turque « risque de provoquer un nouveau drame en Syrie, un de plus »

Guillaume Perrier est journaliste et reporter. Il a été le correspondant du journal Le Monde à Istanbul de 2004 à 2014 et a réalisé avec Gilles Cayatte le documentaire « Erdogan, l’ivresse du pouvoir ». Il est l’auteur de Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan, aux éditions Actes Sud (2018).


Political: Dimanche 6 octobre au soir, le président des Etats-Unis a annoncé sa décision de retirer ses soldats de la frontière turco-syrienne. Le président américain avait déjà menacé de se retirer de Syrie ces derniers mois. Les Kurdes sont-ils préparés et peuvent-ils s’en sortir?


Guillaume Perrier: Il y a plusieurs questions. Le retrait américain avait déjà été mis sur la table en décembre-janvier dernier, cela fait 10 mois. Ce n’est donc pas une surprise du tout. Donald Trump avait annoncé cette option-là, il était ensuite revenu dessus sous la pression de son administration. Aujourd’hui il prend de nouveau un peu tout le monde de court en prenant une décision totalement erratique, critiquée de toutes parts, y compris aux Etats-Unis. Néanmoins, il est temps d’intégrer le paramètre qui veut que Trump prenne des décisions irraisonnées, ce n’est pas surprenant.

Toutes ces dernières semaines, il y avait quand même des négociations pour essayer de trouver une solution. Les Américains avaient demandé aux Kurdes d’évacuer certains avant-postes le long de la frontière pour essayer d’en faire une zone démilitarisée, et puis finalement cela permet à la Turquie d’avancer dans ces régions-là.

Aujourd’hui les Kurdes se sentent légitimement trahis par leur allié américain. Maintenant, au-delà des considérations morales sur les trahisons de ses alliés, stratégiquement, les Kurdes savaient très bien que cela se terminerait ainsi. En tout cas, ils pouvaient l’anticiper.

La question est: quelle solution pour eux ? On en est aujourd’hui dans une sorte d’impasse politique les concernant, sachant que les Russes sur lesquels ils comptaient à certain moment pour contrebalancer l’entrée de la Turquie, ont montré qu’ils ont très bien su jouer leur carte dans cette histoire, en amenant la Turquie à une position beaucoup plus favorable à leurs intérêts. Aujourd’hui, il y a une fenêtre d’opportunité pour la Turquie qui lui permet d’avoir non pas le feu vert, parce qu’on voit quand même qu’il y a beaucoup d’oppositions, mais un contexte favorable à la fois du côté russe et du côté occidental, pour pouvoir mener à bien ses ambitions en Syrie.


Les Kurdes peuvent-ils se retourner vers Damas?


C’est toujours une possibilité. A un moment, s’ils sont dos au mur, c’est évidemment vers cela que la Russie voudra les amener. C’est la stratégie de la Russie, d’amener les Kurdes à se retourner vers Damas et d’utiliser la Turquie pour cela.

Mais ce n’est pas encore un choix qu’ils ont fait pour le moment. Le principal bénéficiaire en Syrie de cette situation sera le régime. Damas est, je pense, extrêmement satisfait de cette intervention turque.


Quel est le but de l’opération pour la Turquie?


Il y en a plusieurs. Le but militaire est pour l’instant une opération relativement limitée, qui va se concentrer sur Tell Abyad et Ras-al-Aïn, deux villes qui se situent le long de la frontière, sur une bande de 120 km de long, sur 30 km. Cela va être une nouvelle implantation turque dans cette région, où ils estiment qu’il faut construire une zone de sécurité. De quoi s’agit-il concernant cette zone de sécurité? La Turquie depuis 2011 et le début de la guerre en Syrie, a cette stratégie, cette vision, selon laquelle le nord de la Syrie doit être placé sous une zone de sécurité qu’elle contrôlerait. Et c’est ce qu’elle est en train de construire petit à petit, depuis 2016, après plusieurs interventions successives, d’abord l’opération « bouclier de l’Euphrate », Afrin en 2018… A chaque fois le but est de chasser les groupes armés kurdes proches du PKK, c’est un premier objectif militaire évident pour la Turquie, et une réalité. Son ambition c’est d’éradiquer le PKK de cette région.

Deuxièmement, le but est d’installer cette fameuse zone de sécurité qu’ils réclament depuis le début et ici, il n’y a aucune surprise pour tout le monde sur les ambitions turques. Erdogan a répété à de nombreuses reprises dans des discours enflammés que l’objectif était d’aller jusqu’à la frontière irakienne et pourquoi pas plus loin. C’est là qu’il faut remettre tout cela dans une perspective un peu historique. La Turquie dans cette région, a une longue histoire de conflit sur cette frontière et d’intervention pour modifier la démographie de la zone.

Erdogan aujourd’hui a clairement lié ses opérations à la question des réfugiés syriens. C’est évidemment le but affiché, et c’est une réalité. Un des objectifs de cette opération est de créer une zone sous contrôle turc, où l’on pourrait réinstaller de gré ou de force des migrants syriens qui sont sur le sol turc aujourd’hui. Erdogan, là-dessus, fait beaucoup de surenchère, il a d’abord expliqué que c’était pour placer 1 million de réfugiés, maintenant il parle de 3 millions. Cela s’appelle une « colonisation de peuplement ».


Mais ce projet lui-même est décrié?


Oui, le but pour Erdogan, encore une fois, est de faire de l’ingénierie démographique dans cette région, de chasser les populations à majorité kurde mais aussi arabe, parce que dans toutes ces villes, à Tell Abyad par exemple, il y a une population qui est à 50% arabe et 30% kurde. Ce n’est pas un conflit ethnique, la région est assez diverse. Il y a quand même 3 millions d’habitants qui vivent dans cette zone sous contrôle des forces kurdes. Ces populations vont être chassées, cela a déjà commencé. La ville de Ras-al-Aïn par exemple, est en train d’être vidée de sa population. Il y a déjà des dizaines de milliers de personnes déplacées, cela risque de provoquer un nouveau drame en Syrie, un de plus qui s’ajoute déjà à beaucoup d’autres. Dans cette région, il y a aussi des déplacés d’autres régions, qui sont venus se réfugier là parce que c’était plus sûr qu’ailleurs. Tout cela va se superposer.


Hier Erdogan a menacé l’Europe d’envoyer 3,6 millions de migrants. Que dire de ce chantage aux réfugiés?


En mars 2016, l’Union européenne a signé avec la Turquie un accord sur la gestion des flux de migrants, en faisant de la Turquie une sorte de zone-tampon, zone de sécurité aussi, pour retenir les migrants qui seraient susceptibles d’aller en Grèce et vers l’Union européenne. Cet accord était extrêmement discuté et discutable pour la bonne et simple raison qu’il donnait à la Turquie le pouvoir de faire chanter l’Europe sur cette question et c’est exactement ce à quoi on assiste aujourd’hui. Sans surprise, Erdogan utilise les leviers que les occidentaux ont bien voulu lui donner, et aujourd’hui cela se retourne contre l’Europe.

Peut-il mettre sa menace à exécution? Sans doute pas, en partie en tout cas, mais il faut quand même la prendre au sérieux. Il y a déjà beaucoup de passages, depuis cet été cela a énormément augmenté, vers la Grèce. Il y a une situation humanitaire catastrophique dans les îles grecques. C’est un moyen de chantage assez efficace avec les occidentaux.


Erdogan a obtenu un premier chèque de la part de l’Europe pour son accueil des réfugiés syriens. Peut-il demander un autre chèque pour créer la zone où il veut installer les réfugiés?


Oui, c’est ce qu’il fait, il demande aux Européens de soutenir ce projet. Je pense que les occidentaux ont compris qu’il ne s’agissait pas d’un projet humanitaire, mais encore une fois qu’il s’agit d’autre chose. Ce qu’il faut ajouter, c’est que la Turquie a déjà présenté ce projet de colonisation par des nouvelles villes. Ils ont expliqué qu’il y allait avoir des villes de 30 000 habitants, répartis tout le long de cette zone, pour réinstaller les réfugiés. On a vu les plans des villes. Cela ressemble à ces banlieues d’immeubles modernes qui ont poussé comme des champignons en banlieue d’Istanbul depuis 15 ans. Ils sont en train de vouloir faire la même chose dans cette région de Syrie. C’est un marché de 27 milliards de dollars, pour les compagnies de construction turque, qui, comme on le sait, sont un secteur extrêmement stratégique, qui tourne avec des entrepreneurs proches du pouvoir et qui redistribuent avec générosité à leurs subsides. Cet enjeu-là est important aussi évidemment.


Le 7 octobre, vous avez publié le tweet suivant: « Les pays européens qui, par populisme électoraliste, n’ont pas eu le courage de rapatrier leurs djihadistes et ont fermé les yeux sur les projets pourtant clairs de la Turquie, vont devoir maintenant en assumer les conséquences logiques ». Erdogan pourrait-il faire un chantage aux djihadistes?


Bien sûr, la question suivante est : va-t-on permettre à la Turquie, après avoir été menacés avec la question des réfugiés, de menacer maintenant avec les djihadistes? Nous en sommes là. Donald Trump, dans son annonce d’il y a quelques jours, laissait entendre que la gestion des djihadistes allait être transférée à la Turquie.

Pour l’instant, il me semble qu’ils négocient en ce moment, mais tout cela a l’air extrêmement confus, on ne sait pas très bien. On parle de les rapatrier en Turquie, puis la Turquie dit qu’elle va les ramener dans les pays concernés. Mais c’est un vrai questionnement qu’il faut avoir là-dessus.

D’ores et déjà la situation sur le terrain en Syrie, là où sont détenus des milliers de djihadistes, est extrêmement confuse. Il y a des problèmes de sécurité autour des camps, des prisons, à cause de cette intervention, il y a eu énormément d’incidents. L’intervention turque aujourd’hui permet à Daesh aussi de se réorganiser, de commencer à regagner du terrain et on l’a vu tout suite, à Raqqa, il y a eu un attentat. Une situation d’instabilité prolongée supplémentaire, ne pourrait que créer les conditions d’un retour de Daesh. Et une insécurité, pour les lieux de détention de djihadistes. Cela implique de devoir trouver une solution assez rapide.


La Turquie fait partie de l’OTAN. Est-elle stratégiquement une alliée de l’Alliance?


La Turquie est un membre historique de l’OTAN et elle n’a pas du tout envie d’en sortir pour l’instant. Cela fait 3/4 ans qu’il y a des tensions répétées parce que la Turquie a choisi de rééquilibrer un peu ses alliances depuis quelques années et que le rapprochement très fort avec la Russie, notamment sur le plan militaire, a déjà créé énormément de tensions. Et il y a aussi beaucoup de sujets de tensions avec les Etats-Unis. Tout cela a favorisé un basculement d’alliances et se pose de plus en plus la question aux Etats-Unis de la place de la Turquie dans l’OTAN. Maintenant, cela semble assez compliqué quand même, il faut une unanimité des parties pour que la Turquie sorte.

Je ne crois pas que ce soit très réaliste comme issue, ce qui veut dire qu’il faut composer avec la Turquie. Il y a un enjeu-là de « realpolitik ». Il faut essayer de l’amener à modérer un peu plus ses positions, plutôt que de sanctionner ou de la radicaliser aussi. Par exemple, la question se pose aux Etats-Unis d’éventuelles sanctions. Quel effet cela peut avoir? Je pense que ce serait une erreur politique qui ne ferait que renforcer la direction qu’a choisie Erdogan.

L’Europe est minée par les populismes et les crises au sein des démocraties. L’impuissance de l’ONU a déjà démontrée sur le dossier syrien à maintes reprises, face aux crimes qui y sont perpétrés. Selon vous, qui pourrait encore agir aujourd’hui face à cette opération et comment?


C’est très complexe, cette question est un noeud. On voit bien que la question kurde comme on l’appelle, reste d’une actualité extrêmement forte, il ne faut pas l’oublier. La question kurde reste encore une source de conflit qui aujourd’hui est en train d’exploser. La Turquie ne pourra pas trouver une stabilité politique dans sa région sans résoudre cette question politiquement. Concernant la lutte contre le PKK, il y a une tournure presque militaire aujourd’hui. Il y a des prisonniers politiques plein les prisons, les membres des partis politiques sont emprisonnés, les syndicats, les intellectuels…

Il faut qu’une solution politique puisse s’enclencher aujourd’hui. Cela veut dire trouver les conditions politiques et diplomatiques pour y parvenir. Mais pour l’instant j’ai l’impression que pour amener Erdogan à une position plus modérée, il faut modifier les paramètres. A l’heure actuelle, ce n’est pas le cas.


Comment vivent les Kurdes de Turquie?


Il y a une question kurde qui est régionale en fait, il fait la considérer comme telle. C’est un tout, elle déborde des frontières. L’opération qui a lieu entre la Turquie et les Kurdes de Syrie va avoir des répercussions en Turquie, au sein de la population kurde. Il y a des manifestations chaque jour dans les grandes villes, qui sont réprimées par la police. Cela aura un impact, il y aura sans doute encore des arrestations de maires, d’élus, cela va encore renforcer la ligne nationaliste en interne.


Dans votre livre, vous parlez de l’eurasisme, d’Alexandre Douguine et du rapprochement entre la Turquie et la Russie. Quels sont leurs intérêts communs?


Il y en a un certain nombre. Ce qui les rapproche: s'opposer aux Etats-Unis déjà. La Syrie, aujourd’hui avec l’Iran, ce sont eux qui mènent la danse. L’Ukraine peut-être. La Turquie a des relations commerciales avec la Russie, qui ne sont pas aussi importantes que celles qu’ils ont avec l’Union européenne. Il y a des intérêts militaires. La Russie doit construire la première centrale nucléaire turque. On parle des missiles S-400, il y a éventuellement des discussions sur des avions de chasse maintenant.


Le timing de cette intervention turque correspond-il à un moment précis pour Erdogan, sur le plan intérieur?


Bien sûr, il faut aussi voir cet aspect-là, comme toujours avec Erdogan parce que c’est d’abord cela qui dicte son agenda. En ce moment, on sait que la Turquie vit une crise économique, la population est devenue hostile à l’accueil des migrants syriens, avec une volonté de les rapatrier vers la Syrie, d’où aussi la mise en route de ce plan. Et ce qui se dit aussi dans les coulisses de la politique turque, c’est qu’Erdogan pourrait éventuellement, une fois son opération réussie en Syrie, une fois la visite à Washington prévue début novembre passée, être tenté d’annoncer des élections anticipées, pour, une fois sa nation ressoudée par une bonne guerre, regagner une majorité plus large pour repartir pour 5 ans au pouvoir. C’est une possibilité, il a besoin d’une forme de re-légitimation alors qu’il a été un peu mis en ballotage par la victoire d’Imamoglu à Istanbul. Il a besoin de remettre un petit "coup" de nationalisme, un peu de clairon autour de tout cela.



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