Conférence sur Le Clan Mikhalkov, Culture et pouvoirs en Russie (1917-2017) de Cécile Vaissié

July 17, 2019

Le 24 juin dernier, le Centre culturel Alexandre Soljenitsyne – Les éditeurs réunis, a organisé une présentation du livre de Cécile Vaissié, Le Clan Mikhalkov - Culture et Pouvoirs en Russie (1917-2017) avec l’auteure. Political se propose d’en faire un compte-rendu.

 

Cécile Vaissié est professeure en études russes et soviétiques à l’université Rennes 2. Spécialiste de l’histoire des intellectuels en URSS, elle s’est beaucoup intéressée à la dissidence. Elle a publié entre autres Les Réseaux du Kremlin en France (Les petits Matins, 2016), Les Ingénieurs des âmes en chef, Littérature et politique en URSS (1944-1986) (Belin, 2010), Russie, une femme en dissidence : Larissa Bogoraz (Plon, 2000) et Pour votre liberté et pour la nôtre, Le Combat des dissidents de Russie (Robert Laffont, 1999). 

 

Le Professeur Daniel Struve qui anime le débat souligne l’intérêt de s’interroger sur ce qu’est la culture russe aujourd’hui et sur les liens de celle-ci avec l’identité russe. Cécile Vaissié évoque brièvement l’histoire de la maison d’édition IMCA Press, puisque c’est dans les locaux de celle-ci et de sa librairie que s’est ouvert le Centre culturel Alexandre Soljénitsyne: « C’est un haut lieu de la culture russe, ce qui montre que tous les centres de la culture russe ne sont pas en Russie. Cette maison d’édition a été un élément absolument essentiel de la culture russe au XXe siècle. Pourquoi ? Parce qu’elle a permis à des livres qui n’auraient jamais pu paraître en URSS, d’être publiés à l’extérieur, d’être traduits et d’avoir un impact, et, effectivement, la personnalité-clef, et c’est loin d’être la seule, c’est Soljénitsyne.

 

Cette réussite a été rendue possible – et je l’ai écrit récemment dans un article publié par Memorial en Russie – grâce à une union qui s’est nouée entre l’écrivain Alexandre Soljénitsyne, le Professeur Nikita Struve, directeur d’IMCA Press, l’éditeur Claude Durand et toute une équipe d’universitaires qui ont traduit L’Archipel du Goulag et une large partie de l’œuvre de Soljénitsyne. Ce lieu où nous nous trouvons a donc une importance particulière pour tous ceux qui s’intéressent à la culture russe, et il démontre que celle-ci n’est pas uniquement en Russie, voire qu’elle n’y était pas, à certains moments. » 

 

Requiem d’Anna Akhmatova, une œuvre-clé de la culture russe

Cécile Vaissié poursuit : « Aujourd’hui, je suivais sur internet le colloque et les manifestations organisés à Saint-Pétersbourg pour le 130ème anniversaire de la naissance d’Anna Akhmatova. Beaucoup de choses sont filmées, regardez, cela en vaut la peine. Pourquoi ? Parce qu’Anna Akhmatova prend de plus en plus d’importance actuellement en Russie, et qu’elle y est un symbole de résistance : elle n’a jamais plié et ne s’est jamais plainte. Pourtant, elle a subi les pires attaques, les pires rejets, et a été traînée publiquement dans la boue. Mais le Requiem est l’une des œuvres-clés de la culture russe du XXe siècle. 

 

Ce 130ème anniversaire est donc aussi l’occasion de reconnaître, plus clairement que jamais, que la culture russe a parfois été opprimée par le pouvoir avec la plus grande violence, mais qu’au bout du compte, ceux dont on se souvient aujourd’hui, ceux que nous lisons et aimons, ce sont des auteurs comme Akhmatova ou Soljénitsyne, qui ont été persécutés et diffamés par le pouvoir et par les représentants du pouvoir dans la culture officielle. Je vois que tout le monde prend un air sérieux parce qu’effectivement, cette histoire de la culture russe au XXesiècle, ce n’est pas très drôle… » 

 

Premiers travaux sur la dissidence

« Mais je voudrais d’abord revenir un peu sur mon parcours, afin que vous compreniez pourquoi j’ai souhaité écrire sur les Mikhalkov-Kontchalovski. Mes premiers travaux portaient sur les dissidents russes, c’est-à-dire sur ces gens qui sont apparus progressivement, en tant que phénomène social, après la mort de Staline et qui réalisaient avoir traversé une période épouvantable, une période pendant laquelle il n’avait pas été possible de penser ni de dire les crimes et violences en cours. Les dissidents voulaient surtout empêcher que les violences staliniennes ne se reproduisent et, après que Khrouchtchev a été écarté en 1964, ils ont continué à lutter pour que les citoyens soviétiques aient davantage de droits et puissent renouer avec des identités, nationales, religieuses, culturelles, largement détruites. Les dissidents avaient parfois des combats très différents les uns des autres, mais, ce qui m’intéressait, c’est qu’ils avaient su dire non à un pouvoir poststalinien au sujet duquel on peut débattre : était-il encore totalitaire ou seulement autoritaire ? Pour moi, c’était un « totalitarisme vieillissant ». Anna Akhmatova disait que le pouvoir était « devenu végétarien », mais elle sous-entendait que les végétariens ne le restent pas toujours… »

 

« Un pouvoir capable de redevenir complètement totalitaire »

« D’ailleurs, le sentiment que le pouvoir est capable de redevenir complètement totalitaire est toujours là, ou est de nouveau là, en Russie. Pourquoi ? Notamment parce que les crimes commis par le pouvoir soviétique contre les populations de Russie et de l’URSS toute entière n’ont pas été dénoncés pleinement. Ils ont été un peu dits lors du XXe congrès du PCUS [NDLR: Parti Communiste de l’Union Soviétique] et dans les quelques années qui ont suivi, un peu aussi pendant et depuis la perestroïka. Mais pas suffisamment et sans soutien institutionnel suffisant. Les Allemands travaillent depuis des décennies sur leur passé nazi et sur les raisons pour lesquelles le pouvoir nazi a pu apparaître et recevoir un soutien massif dans la population. En Russie, la réflexion sur les crimes commis n’a pas été menée à son terme et elle est loin d’avoir le plein soutien de l’État, même si elle se poursuit chez des historiens bien sûr, mais aussi chez des metteurs en scène de théâtre ou chez des écrivains. Regardez les images des manifestations de l’opposition russe actuelle. Très souvent, vous trouvez des panneaux : « C’est 1937 qui recommence », ou « Nous sommes en 1933 ». Objectivement, ce n’est pas 1937 dans la Russie contemporaine. Mais il y a cette peur que les répressions massives recommencent et ce sentiment qu’elles pourraient recommencer.

 

J’ai donc écrit ma thèse sur les dissidents, et elle a été publiée peu après. J’ai ensuite écrit un livre avec la dissidente Larissa Bogoraz qui avait, avec quelques autres, manifesté sur la Place rouge le 25 août 1968 pour protester contre l’intervention des troupes du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie. 

 

Mon livre sur les dissidents s’arrêtait au moment de la perestroïka  c’est-à-dire peu après la mort du dissident Anatoly Marchenko, à l’issue d’une grève de la faim, dans la prison de Tchistopol. Gorbatchev a pris conscience qu’avoir des prisonniers politiques était mauvais pour l’image de l’Union soviétique – il n’agissait pas du tout par élan du cœur, les archives du Comité central le prouvent – et, juste après ce décès, il a appelé l’académicien Sakharov et l’a invité à revenir à Moscou. À partir du début 1987, les libérations de dissidents commencent donc. Une autre histoire s’amorce, et je voulais écrire sur ce qui s’était passé pendant la perestroïka. J’ai donc commencé à lire tout ce qui se publiait à l’époque, mais, à ma grande stupeur, je me suis rendu compte que des gens apparaissaient, qui disaient avoir « été dissident », avoir « toujours lutté contre le pouvoir soviétique », avoir « été un opposant »… Mais ces gens-là, en sept ans de travail sur les dissidents, je n’avais même jamais croisé leur nom… Et là j’ai réalisé que certains avaient profité de cette période de bouleversements pour, eux-mêmes, changer d’image ou tenter de le faire. Par exemple, Nikita Mikhalkov, en juin 1990, dans une interview aux Izvestia, a abruptement condamné le système soviétique et encouragé un amalgame entre lui et… Alexandre Soljénitsyne ! »

 

Les changements d’identité, une thématique au cœur de l’ouvrage

« La perestroïka a donc été l’occasion de changer d’identité, comme après 1917, et de nouveaux changements d’identité se produiront au début de la période Poutine. Ce qui prouve que cette notion d’identité n’est pas simple. Et ces changements conscients sont l’une des thématiques du livre.

J’ai donc souhaité revenir sur la période brejnévienne, et j’ai écrit un livre sur les plus officiels des « intellectuels » soviétiques : sur les dirigeants de l’Union des écrivains, c’est-à-dire sur ceux qui, par définition, approuvaient, véhiculaient et appliquaient les décisions du pouvoir. Le premier, c’était Gorki bien sûr, et cela a continué avec Alexandre Fadeïev, une personnalité beaucoup plus complexe que l’on pourrait le penser. Parmi ces dirigeants littéraires, il y avait Sergueï Mikhalkov, le père de Nikita Mikhalkov et d’Andreï Kontchalovski : il a été à la tête, d’abord de l’organisation des écrivains de Moscou, puis de l’Union des écrivains de Russie. »  

 

Sergueï Mikhalkov et l’Union des écrivains de Russie (RSFSR)

« Sergueï Mikhalkov dirigeait l’organisation des écrivains de Moscou, lorsque le procès Siniavski-Daniel a eu lieu. Des écrivains avaient tenté de prendre la défense de ceux-ci, et, après le procès, ils ont été publiquement condamnés et convoqués pour des « discussions prophylactiques », comme on disait à l’époque. Sergueï Mikhalkov a mené cette remise au pas et les suivantes avec son numéro 2, Victor Iline, qui était général ou lieutenant-colonel du KGB. C’était toujours le cas dans l’Union des écrivains poststalinienne : le numéro 1 était un écrivain, mais il était assisté par un « secrétaire chargé des questions d’organisation », qui était en fait un officier du KGB. Donc Monsieur Mikhalkov travaillait avec Monsieur Iline qui – on a des témoignages là-dessus – lui disait quoi faire et quoi dire. Par la suite, Sergueï Mikhalkov a continué à jouer un rôle actif pour « mater » les écrivains dissidents ou ceux qui les soutenaient, et il a fait partie de ceux qui ont chassé Soljénitsyne de l’Union des écrivains. C’était en 1969, après l’intervention militaire en Tchécoslovaquie, au moment où les dirigeants essayaient de faire taire l’intelligentsia russe et, d’ailleurs, tous ceux qui revendiquaient un tant soit peu, en Europe centrale et orientale. 

 

Soljénitsyne était connu par tous ceux qui lisaient en Union soviétique – et hors des frontières de celle-ci ! En effet, Une journée d’Ivan Denissovitch avait été publié à des centaines de milliers, à des millions d’exemplaires en URSS même, et avait été lu avec passion par ceux qui voulaient comprendre ce qu’il s’était passé dans les camps staliniens. Donc, quand les dirigeants ont voulu signifier la rupture définitive avec le Dégel et la déstalinisation, ils ont chassé Soljénitsyne de l’Union des écrivains. 

 

Toutefois, Soljénitsyne a pu faire passer ses livres à l’étranger, ils y ont été publiés, notamment par des maisons d’édition telles que IMCA-Press, et, finalement, il a été expulsé en février 1974. Mais les dirigeants du Parti et du KGB avaient besoin que ceux qui les servaient dans les cercles intellectuels justifient au préalable, puis approuvent publiquement cette décision d’expulsion. Regardez la presse officielle de janvier-février 1974 : vous y trouverez les prises de position de ces « ingénieurs des âmes » (pour reprendre l’expression de Staline), et notamment celle de Sergueï Mikhalkov : celui-ci accuse Soljenitsyne de servir « les forces de la réaction internationale » et de s’être « lui-même mis en dehors de la société ». C’étaient presque toujours les mêmes formules, et certains éléments en sont repris aujourd’hui… » 

 

Sergueï Mikhalkov, poète pour enfants 

« Pourquoi je me suis lancée dans ce grand récit ? Parce que je voulais vous montrer que, quand nous étudions la culture russe, nous partons parfois d’authentiques écrivains, comme Akhmatova et Soljénitsyne, de dissidents, comme Andreï Sakharov, Larissa Bogoraz ou Anatoly Marchenko, mais qu’on en arrive très vite à des personnalités officielles, qui ont joué un rôle clef dans cette culture, y compris pour faire taire les écrivains authentiques et les dissidents. Mais qui connaît Sergueï Mikhalkov, parmi les amateurs français de la littérature russe, y compris parmi ceux qui ont des racines russes ? Pratiquement personne. Qui le connaît parmi ceux qui ont grandi en Union soviétique ? Tout le monde ! Pourquoi ? Parce que, quand il ne prenait pas la parole pour demander l’expulsion de Pasternak d’URSS et justifier celle de Soljénitsyne, quand il ne menait pas les remises au pas des auteurs un peu contestataires – et je ne dis pas qu’il était d’accord avec ces remises au pas, je dis qu’il les menait –, que faisait-il ? Il écrivait des poèmes et des pièces pour enfants, qui ont été lus par tous les enfants soviétiques. 

 

Il existait une très riche littérature pour enfants en Union soviétique. C’est notamment là que se sont réfugiés de grands auteurs qui espéraient que ce serait un peu moins risqué que d’écrire pour les adultes. Je pense, par exemple, à Korneï Tchoukovski qui a écrit des poèmes pour enfants absolument magnifiques, mais qui s’est quand même fait alpaguer parce que certains, dont la veuve de Lénine, y voyait des allusions à Trotski ou Staline. Mais il y a eu aussi des gens comme Sergueï Mikhalkov, qui n’étaient pas dépourvus de talent, mais qui exerçaient surtout la fonction que le Parti leur avait attribuée. »  

 

« Comment l’histoire, la grande Histoire, a eu un impact sur l’histoire de cette famille »

« J’avais donc découvert Sergueï Mikhalkov en travaillant sur les dirigeants de l’Union des écrivains, et je connaissais bien évidemment les films de Nikita Mikhalkov, parce qu’ils sont diffusés en Occident depuis les années 1970. À l’époque, quand on voyait par exemple Partition inachevée pour piano mécanique, qui a été le film le plus aimé par l’intelligentsia russe brejnévienne, on avait l’impression, en France, que c’était « la vraie Russie » qui réapparaissait. À tort ou à raison d’ailleurs, mais ces films, c’était autre chose que les histoires de kolkhozes et d’usines… Je connaissais aussi, bien sûr aussi, les films d’Andreï Kontchalovski, j’avais vu sa mise en scène de La Mouette à l’Odéon en 1988, je savais vaguement qu’il avait vécu et travaillé à Hollywood… Bref, j’ai eu envie de travailler sur cette famille pour comprendre l’impact que l’histoire et ses évolutions en Union soviétique et dans la Russie post-soviétique avaient sur les différentes générations d’une même famille. 

 

J’aurais pu choisir une autre famille, et j’ai hésité entre plusieurs, mais les Mikhalkov-Kontchalovski, c’étaient des artistes, avec des gens comme le père qui a été l’incarnation ou une certaine incarnation du pouvoir soviétique dans la littérature, et, à la génération suivante, des gens talentueux qui tournaient des films qui me touchaient et qui avaient l’air très éloignés de la politique. Par la suite, je me suis rendu compte que cette impression était en partie fausse, mais j’avais envie de comprendre qui était cette famille et quel impact la « grande histoire » avait eu sur son histoire et ses créations. Encore une fois, j’aurais pu travailler sur d’autres familles parce que c’est vraiment ce qui m’intéresse, cet impact de l’histoire politique sur les individus et sur la culture. » 

 

« Une autre chose me fascinait dans cette famille, surtout quand j’ai commencé à travailler sur eux, c’est-à-dire vers la fin des années 2000. Cette famille faisait la Une de tous les magazines en Russie, et quand je dis tous les magazines, cela veut dire qu’ils faisaient la Une des revues de cinéma intellectuelles, comme Iskusstvo Kino, et celle de la presse people apparue dans les années 1990. Les Mikhalkov-Kontchalovski étaient dans les pages « cancans » des programmes télévisés et dans la presse dite « glamour », du genre Vogue Maison. Et les trois générations (les parents, les deux fils, et les enfants des deux fils) faisaient l’objet de reportages réguliers. 

 

Le message qu’ils passaient ainsi– et il a d’ailleurs été formulé explicitement par Nikita Mikhalkov – était le suivant : nous offrons notre famille en exemple à la Russie, parce que nous avons réussi, parce que nous sommes des artistes célèbres, parce que nous sommes tous beaux, avec de jolis enfants qui courent dans des jolies prairies d’herbe verte, à côté de magnifiques datchas… Et c’est agréable d’une certaine manière. On regarde cela avec plaisir, mais on se dit aussi : d’accord, mais leur pays a connu, au XXe siècle, trois révolutions, une première guerre civile, deux guerres mondiales, des répressions absolument monstrueuses qui ont duré des années, des émigrations qui ont envoyé des Russes et des Soviétiques dans toute l’Europe… 

 

Je n’arrivais pas à faire correspondre les deux images : d’un côté, une famille à laquelle tout semble réussir – je dirais presque une famille un peu « à l’américaine » – et, de l’autre, ce pays, leur pays, qui a traversé au XXe siècle des drames absolument effroyables. Et, donc, j’ai commencé à regarder et étudier les Mikhalkov-Kontchalovski. »

 

Faire correspondre les deux images 

« Je vous ai parlé du père qui est resté à la tête des Unions des écrivains des écrivains de Russie jusqu’en 1991, jusqu’au putsch (il avait alors 78 ans), puis qui a pris la tête, en 2000, d’une sorte d’association d’écrivains, la Communauté internationale des unions d’écrivains (MSPS), qui avait surtout pour but de s’approprier les biens immobiliers de l’Union des écrivains d’URSS. 

 

Il a eu une vie moins simple que beaucoup ne le croient. En Russie, dans l’intelligentsia libérale, il est vu comme un monstre, comme quelqu’un de compromis qui a chassé les dissidents, qui a vendu et trahi tout ce qui pouvait l’être. Mais, quand on regarde d’un peu plus près, on se rend compte qu’il venait d’une famille de la noblesse provinciale : de ce milieu que le pouvoir soviétique cherchait à éliminer ou à corrompre et instrumentaliser. Bien sûr, avant la perestroïka, ces origines n’étaient jamais affichées en public, mais, depuis 1991, elles sont mises en avant par Nikita Mikhalkov, et dans une moindre mesure, par Andreï Kontchalovski, le fils aîné. À partir de 1991, on a vu fleurir sur les murs de Nikita Mikhalkov, les arbres généalogiques qui le reliaient aux plus grands noms de Russie, et, sur les doigts des Mikhalkov-Kontchalovski, des chevalières avec blasons, ce qui est une tradition plus occidentale que russe… Il s’agissait de proclamer : « Nous sommes nobles, nous venons de familles privilégiées, etc ». » Un changement d’identité publique s’opérait là. 

 

Le père vient donc d’une famille noble qui n’était pas richissime, mais qui était bien plus riche que la majorité des Russes. Il était né en 1913. Cela veut dire qu’il a d’abord été élevé dans le monde d’avant la révolution et qu’il a continué à vivre un peu dans ce monde puisque sa famille s’est retirée comme beaucoup d’autres à la campagne. Les enfants y avaient une nounou allemande qui leur a appris l’allemand, ce que Sergueï s’est bien gardé de montrer. Et puis brusquement, quand il a eu une dizaine d’années, il a été envoyé rejoindre un « collectif soviétique » : une école. Et il lui a fallu s’adapter. »

 

Cacher ses origines face aux purges

« Sergueï Mikhalkov va comprendre très jeune, et son père l’a compris avant lui, qu’il faut cacher ses origines sociales, parce qu’à l’époque les nobles étaient désignés comme les « ennemis de classe », que leurs enfants n’étaient pas admis à l’université, et que les purges vont détruire, entre autres, ce milieu ou ce qu’il en reste après la Terreur rouge. Il fallait donc cacher cette partie de l’identité parce qu’elle représentait une menace pour l’individu qui en était porteur. Là, il y a des choix à faire, et des choix qui ne sont pas simples. Le père, Vladimir Mikhalkov, s’éloigne de Moscou, s’installe en province à Piatigorsk, et y ouvre un élevage de poules – ce qui permet d’ailleurs de regarder d’un autre œil le film de son petit-fils, Riaba ma poule... J’ai retrouvé, à la bibliothèque ex-Lénine, des petites brochures qu’avait écrites Vladimir Mikhalkov, par exemple Comment forcer les poules à donner un bon revenu. Sergueï, adolescent, allait vendre ces brochures chez les voisins. 

 

Il aurait pu continuer comme ça. Est-ce que sa famille aurait échappé aux purges ? On n’en sait rien. Mais il voulait être écrivain, sans doute souhaitait-il réussir socialement, et il est donc retourné à Moscou où il a fait toutes sortes de petits boulots, tout en gravitant autour des cercles littéraires. Dans ses mémoires de 1992 – car il a écrit plusieurs livres de souvenirs, et il faut tous les lire parce que Sergueï Mikhalkov change les versions selon les époques –, il y a ce passage absolument terrible : le fils note que, si son père avait vécu jusqu’en 1937, la famille aurait pu « partager le sort de nombreuses familles d’ ‘’ennemis du peuple’’, ‘’saboteurs’’ et ‘’ennemis de classe’’ » : « Mais, comme on dit, grâce à Dieu, on est passé à travers ! » »

 

Vivre avec le sentiment de pouvoir être arrêté du jour au lendemain

« Derrière l’image de la famille parfaite avec les jolis enfants et la datcha traditionnelle, on trouve donc presque immédiatement des gens qui, dans les années 1920, dans les années 1930, voire par la suite, ont vécu avec le sentiment qu’ils pouvaient être arrêtés du jour au lendemain. C’est aussi dans ce contexte qu’il faut examiner les choix alors faits par Sergueï Mikhalkov : en 1933, il est convoqué par le Comité moscovitedu Komsomol, qui lui demande s’il a envie d’écrire pour les enfants, c’est-à-dire d’écrire des textes ayant pour but d’ « éduquer » les enfants – de les endoctriner. Le jeune auteur accepte, et le Comité central du Komsomol va l’envoyer dans un camp de pionniers. Sergueï Mikhalkov va y rédiger trois chansons, dont une sur Pavlik Morozov, ce pionnier qui dénonce son père aux autorités et va être offert en exemple à tous les enfants soviétiques. 

 

Là, on en arrive à une thématique que je ne développerai pas ici, faute de temps, mais qui est très présente dans l’œuvre des Mikhalkov-Kontchalovski et, donc, dans mon livre : celle du rapport père-fils, du rapport enfant-parent. Parce que, au bout du compte, en quoi ce régime soviétique était-il effroyable ? Il ne l’était pas parce qu’il avait décidé que les moyens de production allaient appartenir à l’État plutôt qu’à l’individu, même si c’est aussi cela qui a engendré un terrible échec économique. Il était effroyable par les purges qu’il a exercées, par les menaces qu’il faisait peser sur de larges segments de population, et par le fait qu’il appelait les enfants à dénoncer leurs parents. Or qui a enseigné aux enfants qu’il fallait dénoncer leurs parents ? C’étaient des gens comme Sergueï Mikhalkov, qui a écrit sa petite chanson sur Pavlik Morozov. Et cette thématique de Pavlik Morozov, avec laquelle commence l’œuvre du père, se retrouve dans l’œuvre de ses fils, notamment dans Le Cercle des intimesd’Andreï Kontchalovski et dans les deux derniers volets de Soleil trompeur, la trilogie de Nikita Mikhalkov. »

 

Faire un choix : écrire pour les enfants des choses idéologiques

« Sergueï Mikhalkov a aussi très vite écrit ce poème pour enfants que tous les ex-Soviétiques connaissent, mais que ne connaissent pratiquement aucun de ceux qui, nés en France, y étudient la culture russe : le très célèbre Diadia Stiopa. Ce n’est d’ailleurs pas une œuvre honteuse : c’est l’histoire d’un grand géant qui veut faire le bien et aider le peuple. Ce n’est pas du tout un appel au meurtre, ni à la dénonciation, contrairement à la chanson sur Pavlik Morozov.

 

Bref, Sergueï Mikhalkov a écrit, pour les enfants, des poèmes et des pièces très idéologiques, mais aussi d’autres qui ne le sont pas du tout, ainsi que des pièces plus neutres et des poèmes très politiques pour adultes. Or une partie de son œuvre, la moins idéologique, demeure chez les ex-Soviétiques, et c’est quelque chose qu’ignorent absolument les Russes nés dans l’immigration et, encore plus, les Français qui étudient la culture russe, c’est-à-dire les bons auteurs comme Akhmatova, sans comprendre qu’au moins trois générations de Russes soviétiques ont grandi avec Diadia Stiopa, voire avec la chanson sur Pavlik Morozov. C’est pour cela qu’il n’y a pas une culture russe du XXesiècle, mais au moins deux, voire trois, et c’est, à mon sens, une des causes des incompréhensions qui existent actuellement entre la Russie et l’Occident. 

 

Maintenant encore, cette figure de Diadia Stiopa, reprise dans des dessins animés, est immédiatement identifiable par les ex-Soviétiques. Par exemple, elle était présente dans le spectacle de l’ouverture des Jeux Olympiques de Sotchi en 2014. Qui, en Occident, l’a repérée ? » 

 

Sergueï Mikhalkov a écrit les paroles des trois versions de l’hymne

« Sergueï Mikhalkov a aussi écrit quelque chose que vous connaissez tous : les paroles des trois versions de l’hymne. Et là, il va falloir réfléchir. Jusqu’à la fin de 1943, l’hymne soviétique, c’était L’Internationale. Mais après Stalingrad, Staline décide qu’il faut créer un hymne soviétique spécifique, et lance un grand concours, signalé partout dans la presse, pour la musique et pour les paroles de cet hymne. La musique adoptée en 1943, c’est la musique de l’hymne russe actuel. De quoi s’agit-il ? C’était la musique de l’hymne du parti bolchevique : oui, la musique de l’hymne russe actuel, c’est la musique de l’hymne du parti bolchevique. Pour les paroles, Sergueï Mikhalkov les écrit avec l’un de ses amis, Gabriel El-Registan qui mourra peu après, et leur texte va être sélectionné. Staline les fait venir, il leur dit ce qui va, ce qui ne va pas, ce qu’il y a à réécrire, à rajouter et finalement, l’hymne est adopté et, dans la nuit du 31 décembre 1943 au 1er janvier 1944, il va être chanté sur toutes les radios. » 

 

« Ma mère m’a dit : « Maintenant, on ne te mettra pas en prison » »

« C’est l’hymne officiel soviétique, ça sera l’hymne de la Victoire, et, Sergueï Mikhalkov ayant aussi obtenu, en 1943, un deuxième prix Staline, sa mère est désormais rassurée : « Maintenant, on ne te mettra pas en prison ». De fait, personne ne l’aurait attaqué sans l’ordre personnel de Staline. 

 

Sergueï Mikhalkov a donc écrit cet hymne où il rend gloire à Staline, comme il rendait gloire à Staline dans ses pièces et ses poèmes de l’époque. Là encore, quand vous lisez un auteur soviétique, vous êtes un peu obligés de lire toutes les éditions de ses œuvres, parce que, tous les dix ans, ces auteurs réécrivent leurs textes et en retirent certains points politiques. 

 

Avec cet hymne, Sergueï Mikhalkov triomphe. Il est protégé, il va vivre et il va vivre très bien. Car il ne faut pas oublier quelque chose : on dit toujours, et c’est vrai, que les écrivains et les artistes ont été matés par la peur et par les répressions. Certes, mais il y avait aussi d’autres arguments : les datchas et les appartements en plein Moscou – à côté par exemple de la galerie Tretiakov, pour ne pas prendre le coin le plus désagréable –, que le pouvoir distribuait à ceux qui le servaient bien ; l’accès à des restaurants, des magasins, des hôpitaux pour privilégiés. Il y avait aussi les positions officielles et les tirages des livres, des tirages déterminés non par les ventes supposées, mais par la position hiérarchique. On s’imagine que l’argent n’avait pas de réalité en URSS, mais ce n’est pas vrai du tout. » 

 

« Ce n’était pas uniquement de l’adhésion idéologique »

« Les dirigeants du champ culturel n’agissaient pas uniquement par adhésion idéologique. Grâce à leur position privilégiée, ils disposaient de chauffeurs, de gens envoyés pour repeindre leurs palissades ou tondre leur gazon. Ces dirigeants vivaient luxueusement, Sergueï Mikhalkov a vécu luxueusement. Et parce que ses œuvres étaient tirées à des centaines de milliers, à des millions d’exemplaires, l’argent coulait à flots. Ensuite il fallait le dépenser, cet argent, et il y a toute une vie en Union soviétique qui n’apparaît pas dans les journaux officiels, mais que l’on repère parfois dans des mémoires, des souvenirs, des entretiens, et, plus encore, dans les archives, par exemple, du Comité central : celle des élites sociales du pays, très coupées – en dépit des discours – du reste de la population.

 

Pourquoi j’insiste là-dessus ? Parce que d’une part, c’était l’un des arguments qui faisaient adhérer des écrivains ou d’autres à l’idéologie officielle, qui les faisaient répandre et défendre celle-ci : il y avait l’argument de la sécurité personnelle et familiale, et il y avait celui du confort matériel. On voit comment a vécu Anna Akhmatova, qui n’a jamais disposé d’un appartement pour elle seule et n’a obtenu une toute petite datcha qu’à la fin des années 1950, quelques années avant sa mort ; on voit comment a vécu Sergueï Mikhalkov, avec sa datcha à Nikolina Gora et son grand appartement en plein cœur de Moscou. Et puis, d’autre part, cela explique certaines nostalgies : dans les années 1990, Sergueï Mikhalkov écrira ainsi très clairement qu’il regrette l’Union soviétique, parce que, depuis que celle-ci s’est écroulée et que la littérature n’a plus pour but affiché de servir l’État, il vit dans des conditions matérielles bien moins confortables. 

 

Il s’en plaindra dès 1995 : à l’époque soviétique, je pouvais aller au restaurant tous les jours, prendre un avion pour passer deux-trois jours à Sotchi, et maintenant je ne peux plus. Dès lors, une triple question se dessine, qui ne concerne pas que les Mikhalkov-Kontchalovski : celle des avantages matériels attribués en URSS aux bons serviteurs du régime, celle de la perte de ces avantages au cours des changements politiques, et celle de la reconquête de ces avantages matériels. Car, aujourd’hui, Nikita Mikhalkov surtout et son frère Andreï Kontchalovski vivent luxueusement, mais pas grâce à leurs films, même s’ils ont fait des films intéressants qui ont parfois marché commercialement. Or, dans la Russie d’aujourd’hui, comme dans l’URSS d’hier, il faut, pour devenir très riche et le rester, être un proche du pouvoir. » 

 

Sergueï Mikhalkov va écrire sa deuxième version de l’hymne 

« Mais revenons-en à l’hymne. Sergueï Mikhalkov a donc écrit les paroles de l’hymne stalinien. Puis Staline meurt et la déstalinisation commence. Que fait-on pendant des années ? On joue l’hymne sans paroles. Dans les années 1960, un autre concours est bien lancé, auquel Sergueï Mikhalkov participe en présentant une autre version du texte, mais, pour une raison ou une autre, les autorités laissent l’hymne sans paroles. Et puis elles lancent un autre concours au moment où est adoptée la Constitution brejnévienne de 1977. Qui gagne ce concours ? Sergueï Mikhalkov, qui va écrire sa deuxième version de l’hymne, toujours sur la musique de l’hymne des bolcheviks.

 

Cette fois, l’hymne ne rend plus gloire à Staline qui n’est pas cité, mais au Parti qui nous guide. Et je me demande ce qui se passe dans la tête de quelqu’un qui a peut-être été réellement fasciné par Staline – je ne l’exclus pas, l’écrivain Constantin Simonov a écrit sur cette fascination – quand il entreprend d’évacuer Staline de son hymne, de ses textes, de ses œuvres, notamment pour garder son statut et, donc, ses privilèges… Est-ce une obligation ? Un soulagement ? Une formalité ? 

 

Cette deuxième version va durer jusqu’à la chute de l’URSS. Et, là, Eltsine déclare qu’il faut changer l’hymne comme, d’ailleurs, l’ensemble des symboles nationaux. Une nouvelle musique est adoptée, celle de Glinka, mais une erreur fondamentale est faite, qui s’inscrit d’ailleurs dans les erreurs essentielles des années 1990 : cette musique reste sans paroles. C’est une très jolie musique. Mais les gens ne peuvent pas l’entonner, car il n’y a pas de paroles. Et si je parle d’erreurs essentielles, c’est parce que je crois qu’il y a eu, à cette époque, un déficit d’explications et de mots, ce qui explique l’adhésion très insuffisante et fragile au nouveau régime. 

 

Et puis Monsieur Poutine arrive au pouvoir. Que va-t-il faire immédiatement, dès 2000 ? Il va chercher l’hymne soviétique et en faire la musique de l’hymne russe du XXIe siècle. Et à qui demande-t-il d’écrire les paroles ? À Sergueï Mikhalkov, qui a alors 87 ans. » 

 

L’hymne soviétique devient l’hymne russe, Sergueï Mikhalkov est chargé d’écrire les paroles 

« Je ne garantis pas que Sergueï Mikhalkov lui-même ait écrit les paroles, mais c’est lui qui les signe, et c’est un « signal » essentiel. Ne me dites pas que, dans toute la Russie, il n’y avait pas de jeunes gens de 25 /30 ans, parmi ceux qui allaient construire cette Russie nouvelle, qui n’auraient pas été capables d’écrire les paroles de l’hymne national. Reprendre Sergueï Mikhalkov comme auteur a été un choix politique absolument délibéré. 

 

Àpartir de ce moment-là, les choses étaient claires, comme l’étaient aussi les divisions dans la société. Parce que dans l’intelligentsia dite « libérale », c’est-à-dire attachée aux droits et libertés, beaucoup ont rappelé qu’on fusillait les gens sur cet hymne. Je ne sais pas si on jouait vraiment l’hymne pendant les exécutions, mais, en tout cas, cet hymne était celui des gens qui fusillaient leurs compatriotes. 

 

Et c’est ainsi que la Russie du XXIe siècle est repartie, avec une sorte de bric-à-brac idéologique : à la fois les discours du type « on renoue avec la grande Russie », l’aigle impérial à deux têtes, le christianisme orthodoxe affiché, le drapeau rouge dans l’arméeet l’hymne soviétique avec son nouveau texte. 

 

Si j’en reviens à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Sotchi en 2014, cela a été un grand moment quand l’hymne des bolcheviks, devenu l’hymne stalinien, puis brejnévien et, désormais, celui de la Russie poutinienne – les paroles ont changé, mais ni l’auteur de celles-ci, ni la musique – a été chanté par le chœur du Monastère Sretensky, alors dirigé par le père Tikhon qui est, dit-on, le père spirituel de Vladimir Poutine et sera peut-être le prochain Patriarche. Certains y verront une volonté de continuité. Moi, c’est ce que j’appelle l’idéologie blanc-rouge : des éléments, en théorie incompatibles, sont agglomérés de façon post-moderne. » 

 

« Il y a quelque chose qui ne va pas dans l’identité, qui ne peut pas fonctionner »

« Mais parlons maintenant de la femme de Sergueï Mikhalkov, Natalia Kontchalovskaïa, un personnage extrêmement intéressant, qui avait dix ans de plus que son mari et demeure très bien vue dans l’intelligentsia russe. De ce côté-là, la famille s’inscrit résolument dans l’histoire de la culture russe : Natalia Kontchalovskaïa qui a passé une partie de son enfance en France écrivait ; son père, Piotr Kontchalovski, était un peintre très célèbre et son grand-père, Vassili Sourikov, aussi. Les tableaux de l’un comme de l’autre sont exposés dans les plus grands musées de Russie. 

 

Or, parmi les deux fils de Sergueï Mikhalkov et Natalia Kontchalovskaïa, l’aîné va d’abord se faire appeler Mikhalkov-Kontchalovski, puis Kontchalovski, alors que le second garde le nom de leur père. C’est aussi une façon d’afficher un choix : s’inscrire dans une lignée d’artistes ou dans celle du fonctionnaire littéraire soviétique. 

 

Ce que beaucoup ignorent, y compris en Russie, c’est que Natalia Kontchalovskaïa avait eu un premier mari, Alexeï Bogdanov, avec lequel elle a vécu plusieurs années aux États-Unis à partir de 1927 et qui était un agent secret soviétique. Alexeï Bogdanov et son frère – qui avait collaboré sur certains dossiers, a priori économiques, avec Dzerjinski, le créateur de la Tchéka – ont travaillé aux États-Unis pour l’AmTorg , cette organisation créée, officiellement, pour s’occuper d’import-export entre l’URSS et les États-Unis, mais aussi, voire surtout, pour financer le Parti communiste américain et les activités clandestines du Komintern et de la GPU. L’AmTorg était également chargée de faire du lobbying dans les cercles politiques et industriels américains : il s’agissait d’inciter les États-Unis à reconnaître l’Union soviétique. Et là, je dirai que c’est quelque chose de très intéressant qui nous rappelle des situations tout à fait contemporaines. 

 

Natalia Kontchalovskaïa est rentrée des États-Unis et, en 1931, a eu une petite-fille, Katia. Elle s’est aussi dépêchée de divorcer. Bien plus tard, elle a écrit quelque chose qui ressemble à des souvenirs, et elle y raconte qu’elle vivait aux États-Unis avec son mari qui était pianiste, que la vie les a séparés et que, dix ans plus tard, elle avait une autre famille. Elle ne dit pas un mot de ces « dix » années, des raisons et conditions de la séparation, ni de ce qu’est devenu son premier mari. 

 

Et, quand j’ai demandé à deux membres de la famille à quelle date et pour quelles raisons Natalia Kontchalovskaïa avait divorcé, personne n’a été capable de me répondre précisément. Alexeï Bogdanov a été arrêté en 1937, tout comme son frère qui a été fusillé. Mais je ne sais pas comment Alexeï Bogdanov est mort : d’après Memorial, il a été fusillé ; d’après la famille, il s’est suicidé en prison. Suicidé : comme le personnage Mitia dans Soleil trompeurde Nikita Mikhalkov, ce personnage qui a été pianiste, a vécu à l’étranger, est revenu en URSS, a travaillé pour le NKVD et a été amoureux de la femme du héros bolchevik…

 

Quand j’ai demandé à la petite-fille d’Alexeï Bogdanov si elle avait des papiers de réhabilitation, elle m’a répondu que non : on ne lui avait d’ailleurs jamais parlé de ce grand-père avant les années 1990. Elle ne savait donc pas s’il avait été, ou non, réhabilité. Quelqu’un s’en est-il seulement soucié ? Ou ses proches ont-ils pensé que c’était trop de problèmes, trop de risques, trop de dangers ? C’est un mystère de plus dans cette famille, apparemment si parfaite. » 

 

Les « tombés du cadre »

« Car dans cette famille, il y a, comme dans bien d’autres familles soviétiques, des gens que j’appelle les « tombés du cadre », à l’image d’Alexeï Bogdanov : c’est-à-dire des proches dont on ne parlait plus, même aux enfants ou aux petits-enfants. C’était le cas des cousines de Natalia Kontchalovskaïa, qui vivaient à Paris. 

 

Dans d’autres cas, c’étaient des morceaux d’identité qui étaient tus ou déformés. Par exemple, Sergueï Mikhalkov était un exemple de réussite et il répercutait et diffusait le discours du pouvoir dans la littérature. Sauf que Sergueï Mikhalkov avait deux frères et que, jusqu’aux années 1990, vous ne le verrez jamais, dans la presse, sur une photo avec ses deux frères. Brusquement, dans les années 1990, au moment où les archives commencent à sortir, Andreï Kontchalovski écrit que les deux frères de son père ont été au Goulag. Puis l’un de ces frères, Mikhaïl Mikhalkov, qui fréquentait à sa façon les cercles littéraires moscovites, écrit un livre, moitié souvenirs, moitié roman, qui aura au moins trois éditions. J’ai lu les trois, et je ne peux toujours pas dire si ce frère était un déséquilibré ou un agent secret, voire les deux. Car, ce qu’il affirme, c’est qu’il s’est infiltré, de lui-même, dans les troupes nazies. 

 

Là, cela rappelle quelque chose à ceux qui ont grandi en Union soviétique : la série télévisée Dix-sept moments de printemps, qui a été diffusée au début des années 1970, a été multi-rediffusée et colorisée depuis, et que tous les ex-Soviétiques connaissent et aiment. De quoi est-il question dans cette série ? D’un agent soviétique infiltré au cœur du commandement nazi, mais sur ordre de la Loubianka. Qui a écrit le roman à l’origine de cette série ? Ioulian Sémionov qui a épousé la fille de Natalia Kontchalovskaïa. Et, avec cette série télévisée et la série de romans écrits par Sémionov sur ce personnage d’agent, on est au cœur de ce que j’ai pu appeler le « paradigme de l’infiltration » dans la culture russo-soviétique, un paradigme qui repose sur les changements d’identité et les jeux autour des identités. » 

 

Le « paradigme de l’infiltration »

« Justement, le livre, moitié souvenirs, moitié roman, qu’a écrit Mikhaïl Mikhalkov, ne tient pas debout, s’il s’agit de mémoires, mais le lecteur ne parvient pas à comprendre pourquoi l’auteur a écrit ce livre : est-ce pour justifier le fait qu’il a porté l’uniforme SS et combattu du côté des nazis pendant la guerre ? Car c’est ce qu’il écrit dans ce livre, et, peu avant sa mort en 2006, il lancera à des journalistes russes sidérés avoir écrit l’hymne « de la division allemande de tanks ‘’Tête de mort’’, avec le couplet ‘’Là où est Hitler, là est la victoire’’ »…

 

Là, rien n’est clair, car rien n’a vraiment été expliqué. Mikhaïl Mikhalkov a bien été arrêté à la fin de la guerre, mais il semble avoir fait peu d’années de détention par rapport aux gens qui avaient réellement collaboré. Est-ce parce que son illustre frère est intervenu en sa faveur, comme le veut la version familiale ? Mais, selon des rumeurs, Mikhaïl Mikhalkov aurait été utilisé pour faire parler les détenus, notamment allemands, qui partageaient sa cellule… En tout cas, il ne semble pas avoir vraiment été un agent infiltré : les livres russes sur les agents infiltrés soviétiques ne cite jamais, ni son parcours, ni son livre. Alors s’est-il volontairement engagé dans les troupes nazies pour quitter l’URSS ?

 

Ces questions reflètent la complexité de certaines périodes historiques en URSS, et, surtout, les silences qui les ont recouvertes, voire les recouvrent toujours. Ce qui est sûr, c’est que, sur son avis de décès, Mikhaïl Mikhalkov est présenté comme un agent secret ; et, lorsque vous cherchez l’une de ses interviews sur le site des écrivains de Moscou, vous êtes directement renvoyé sur le site du FSB. Car il semble à peu près certain qu’après sa détention, ce frère de Sergueï Mikhalkov a bien travaillé pour le KGB… »

 

Vous levez une pierre et vous tombez sur le NKVD, les services secrets à l’étranger, le KGB ou le FSB

« Et, là, c’est quelque chose à quoi je ne m’attendais pas en abordant l’étude de cette famille : vous levez une pierre et vous tombez sur le NKVD, les services secrets à l’étranger, le KGB ou, aujourd’hui encore, sur le FSB. C’est-à-dire que, des liens avec les services secrets et la police politique, il y en a eu dans la génération des parents et dans celle des fils, fille et beau-fils, sur toute la période étudiée. J’aurais d’ailleurs dû m’en douter : un de leurs voisins, le scénariste Alexandre Tchervinski, a publié en 2004 un livre à clefs, très drôle, sur la famille, et il met précisément en avant ces relations constantes avec les services secrets. 

 

Je vous renvoie aussi à ce que Nikita Mikhalkov disait lui-même au début des années 1990, quand ce genre d’informations commençait à sortir des archives et que l’on se demandait si bien plus n’était pas à venir – mais ces archives du KGB ont été refermées presque aussitôt. En mai 1992, il a ainsi donné une interview dont le titre est : « Peut-être que moi aussi je suis un agent du KGB ? ». Dans une interview au Mondede juillet 1992, il assure que « 90 % des cadres et des intellectuels du pays » pourraient être accusés de collaboration avec le KGB. Je ne sais pas d’où il tire ce pourcentage, mais c’est aussi celui qu’a donné l’ancien général du KGB, Oleg Kalouguine en 2013. 

 

De fait, quel que soit le pourcentage, ces milieux de la culture soviétique ont été contraints d’avoir des rapports très fréquents avec la police politique. Il ne s’agit pas de jeter la pierre : c’est un malheur. Cela ne veut pas dire que ces gens ont, le cas échéant, collaboré de bon cœur avec la police politique, même si beaucoup y ont trouvé des avantages. Cela veut dire qu’à des époques différentes, dans des conditions différentes, beaucoup ont eu des rapports avec le NKVD/KGB, qui n’était pas l’ENÀ comme certains l’ont prétendu, et qui n’était pas non plus juste un service secret chargé de protéger l’URSS contre des étrangers éventuellement malveillants : c’était une police politique qui a surveillé étroitement, effrayé et opprimé sa propre population.

Et tant que le rôle du KGB et l’ampleur de la collaboration avec lui ne seront pas connus et débattus, tant que les choses n’auront pas été dites, la société ne pourra pas aller bien en Russie. » 

 

« Ce que je suis en train de vous dire, des jeunes de 20 ou 30 ans – des gens qui n’ont donc pas ou pratiquement pas connu l’URSS – le disent aujourd’hui en Russie. Il y a eu une manifestation hier ou avant-hier sur l’avenue Sakharov à Moscou, et des jeunes brandissaient une pancarte « FSB=KGB ». Sans doute se sentent-ils d’autant plus concernés que le FSB recrute actuellement de plus en plus de « collaborateurs informels » – il y a eu plusieurs témoignages sur ce sujet – et qu’il a de nouveau recours à des provocations. Ainsi, des jeunes qui avaient peut-être un peu envie de jouer à la révolution sont actuellement jugés et risquent des années de prison, parce qu’un agent du FSB les a sciemment piégés en les attirant dans une structure qu’il avait lui-même montée. » 

 

Des films à double ou triple code 

 « En fait, des gens très différents coexistent dans cette famille. Vous avez les parents qui ont dû faire d’importants compromis pour réussir ; vous avez les fils qui émergent dans les années 1960 et qui ont toutes les portes qui s’ouvrent devant eux parce qu’ils sont les fils de Sergueï Mikhalkov et de Natalia Kontchalovskaïa. Mais aussi parce qu’ils ont un vrai talent et viennent d’un milieu plus cultivé que la norme. Ils vont tourner des films qui ne seront jamais d’immenses succès en Union soviétique ni en Russie, mais qui vont plaire en Occident. Ces films vont inscrire leurs réalisateurs à leur façon dans l’histoire culturelle russe et vont leur permettre de voyager en Occident. 

 

Mais quand je regarde les films d’Andreï Kontchalovski, y compris certains qui m’ont infiniment plu, je constate qu’il y a toujours un double code à l’œuvre, de façon à ce que ces films puissent être compris très différemment par les uns et par les autres, en fonction de la culture de chacun : celle des fonctionnaires soviétiques du cinéma ou celle des cinéphiles occidentaux. Ces films semblent être ceux d’un artiste libre, mais, dès que l’on gratte un peu, on retrouve le narratif soviétique, ainsi que les tactiques pour instrumentaliser ce narratif à des fins personnelles. 

 

En ce qui concerne Nikita Mikhalkov, comment ne pas constater que cet homme qui incarne un certain cinéma russe et soviétique, et qui va avoir 74 ans, dit désormais dans ses films exactement le contraire de ce qu’il disait dans ses premiers long-métrages ? Par exemple, dans ses premiers films, les tchékistes étaient des personnages absolument positifs, et ils n’auraient d’ailleurs pas pu être montrés autrement. Mais dans Coup de soleil, sorti en 2014, les tchékistes sont des êtres absolument néfastes qui ont détruit l’authentique Russie. Chacun peut évoluer et changer d’avis, certes. Mais rien n’a été dit sur les raisons de ces positionnements politiques ni sur ces changements de positionnements. 

 

Dès lors, est-ce étonnant que, selon les périodes, Nikita Mikhalkov se présente comme un membre de l’intelligentsia russe – dans la tradition de cette intelligentsia russe qui se voulait porteuse d’une éthique – ou comme un noble et un adversaire résolu de cette même intelligentsia qui serait trop soviétisée à son goût ? Il s’adapte, en fait, aux circonstances et aux discours dominants, qu’il contribue à formuler et à répandre. 

 

Soljénitsyne détestait, par exemple, le deuxième film de Mikhalkov, Esclave de l’amour, un film sorti en 1976 et, par ailleurs, très séduisant. Soljénitsyne en parle dans ses mémoires comme d’un « film policier rouge » qui traîne « dans la fange les gardes blancs, en les présentant comme d’inconcevables scélérats ». Dans Coup de soleil, c’est le contraire : les Blancs sont les héros positifs et les victimes des révolutionnaires, et il n’y a pas eu d’explications de ce retournement. Même si des explications se devinent dans les deux derniers films de la trilogie Soleil trompeur. »

 

Une famille à toutes les époques proche du pouvoir

« La constante, c’est que la famille Mikhalkov-Kontchalovski est, à toutes les époques, proche du pouvoir. Nikita Mikhalkov a été le représentant de Poutine aux deux dernières élections présidentielles, c’est-à-dire qu’il avait le droit de parler au nom de Poutine dans des débats. Ce qui ne peut pas ne pas évoquer son père qui fêtait le Nouvel an 1944 chez Staline et a été l’un des principaux laudateurs de Brejnev. Quel que soit le pouvoir, les Mikhalkov s’adaptent et demeurent proches du nouveau pouvoir. 

 

Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’image de cette famille en Russie est, aujourd’hui, détestable, et cela dans des milieux différents, ce qui n’était pas le cas dans les années 1990 : ils sont vus comme des gens qui ont toujours été prêts à toutes les compromissions pour rester proches du pouvoir. Le problème, c’est que Sergueï et Nikita Mikhalkov n’ont cessé de parler d’éthiques, de valeurs, même s’il ne s’agissait pas tout à fait des mêmes valeurs dans un cas et dans l’autre. Sergueï Mikhalkov défendait les valeurs soviétiques, et son fils, celle d’une Russie qui, soi-disant, se relève et se tourne de plus en plus vers l’Asie. En quoi ces artistes aident-ils leur société à comprendre les changements abrupts qu’elle traverse et les chocs auxquels elle est confrontée ? Et quel exemple proposent-ils par cette extrême souplesse ? 

 

Le frère aîné, Andreï Kontchalovski, dont j’aime énormément certains films, est parti aux États-Unis à la fin des années 1970, et a tourné plusieurs films à Hollywood dans les années 1980. Vous connaissez beaucoup de Soviétiques qui ont pu partir d’URSS à la fin des années 1970 pour faire du cinéma à Hollywood, tout en revenant régulièrement en URSS ? Qui étaient les gens qui partaient dans les années 1970 ? Il y avait les Juifs qui avaient une invitation de la « Patrie historique » : eux pouvaient émigrer, si les autorités ne les retenaient pas de force ; il y avait les dissidents que le pouvoir mettait dehors, et il y avait les gens autorisés par le KGB. Pas forcément des officiers du KGB, mais – j’ai mené beaucoup d’entretiens sur ce sujet –, même pour aller faire un stage linguistique d’un mois à l’étranger, des étudiants inscrit dans une faculté de langues devaient passer devant plusieurs commissions, dont celles avec des gens du KGB. » 

 

À l’époque soviétique, le KGB jamais loin 

« Or Andreï Kontchalovski a entouré du plus grand flou les conditions de son départ, et notamment les dates de celui-ci. Il affirme dans ses mémoires, et il le disait à l’époque en Occident, qu’« en fait les Soviétiques avaient le droit [de voyager en Occident] mais ne l’utilisaient pas ». Mais les Soviétiques avaient, sur le papier, de très nombreux « droits » qu’ils n’étaient pas autorisés à revendiquer, dans la réalité. 

 

La famille aussi a beaucoup menti autour de ce soi-disant « passage à l’Ouest », qui n’en était pas un. Le père a ainsi prétendu que son fils était « parti pour Hollywood sans l’autorisation des autorités ni de ses parents », ni celle de revenir en URSS, qu’il était parti vivre en France pour s’occuper de sa fille et qu’il est revenu quand il a divorcé. Sauf que, quand Andreï Kontchalovski est parti, non en France, mais aux États-Unis, cela faisait cinq ans qu’il ne vivait plus avec sa femme française ; celle-ci continuait toutefois à vivre à Moscou jusqu’à ce qu’elle soit forcée d’en partir. Andreï Kontchalovski a fait, pendant plusieurs années, des allers retours réguliers entre Hollywood, Paris et Moscou. Vous en connaissez, vous, des dissidents ou des Juifs ayant émigré qui, avant la perestroïka, retournaient tous les trois mois à Moscou et en repartaient ?

 

La famille Mikhalkov-Kontchalovski a souvent pris de grandes libertés avec la vérité. Parce que ce sont des artistes et qu’ils ont tous les droits, diraient certains de leurs proches. Parce que, aussi, ils avaient parfaitement compris – mieux que la plupart – quelles étaient les règles de réussite en Union soviétique, et ce qu’elles sont dans la Russie contemporaine. Dès lors, au lieu de se situer dans les meilleures traditions des artistes russes du XIXesiècle, celles de Tolstoï, celles de Tchékhov, qui entendaient dire la vérité sur leur société et ne craignaient pas de critiquer le pouvoir, les Mikhalkov-Kontchalovski, confrontés à des bouleversements politiques, sociaux et culturels énormes, ont cherché avant tout à survivre au mieux et à tirer des avantages personnels de leurs liens avec le pouvoir. Ce qui, d’une certaine façon, leur a très bien réussi. » 

 

Les enrichissements des années 1990 et l’appropriation de biens collectifs

« Avant de terminer, je voudrais mentionner rapidement une question, assez longuement abordée dans mon livre : la façon dont se sont passés certains enrichissements dans les années 1990. En effet, les Unions créatrices soviétiques étaient très riches : elles avaient à leur disposition (on ne peut pas vraiment dire qu’elles « possédaient ») des immeubles, des maisons de retraite, des maisons de création et d’autres biens qui, en théorie, appartenaient à l’État. Mais à qui appartiennent-ils lorsque, à partir de 1992, l’État privatise les logements et, largement, les entreprises ? À qui appartiennent-ils, lorsqu’il n’y a plus d’Union soviétique, plus d’Union des écrivains soviétiques, plus d’Union du cinéma soviétique ? Des enjeux économiques énormes apparaissent. Or Sergueï et Nikita Mikhalkov ont été impliqués dans la question de l’attribution des biens, de l’Union des écrivains pour le père, de celle du cinéma, pour le fils. 

 

Les moyens les plus divers ont été utilisés pour s’approprier certains bâtiments, dont la Maison des Rostov, ce magnifique hôtel particulier en plein cœur de Moscou, dans lequel siégeait l’Union des écrivains d’URSS, mais aussi le Kinotsenter, un immeuble récent, situé lui aussi au cœur de Moscou. Il y a eu des procès, des tentatives d’intimidation, l’envoi de troupes armées, de la violence, physique, verbale et symbolique. Dans le cas, au moins, du Kinotsenter, il y aurait eu des morts. Et observer ces luttes qui ont duré des années permet aussi, sur ces cas concrets, de comprendre comment a fonctionné, voire fonctionne toujours, l’économie russe. 

 

Par exemple, il s’avère qu’un million d’euros a disparu, correspondant à la vente d’un terrain ou d’un bâtiment, et personne ne sait pas où est cet argent. Il doit y avoir des papiers ? Des relevés de comptes ? Non, et c’est reconnu publiquement. Ces sommes sont « dans certaines poches ». C’est cela, l’histoire économique de la Russie des années 1990 et 2000. Des fortunes se sont faites ainsi, en s’appropriant des biens collectifs. Vous vous rendez compte du paradoxe ? Nous commençons à parler d’adaptation de Tchékhov et de films séduisants, et nous en arrivons à évoquer de très étranges unions avec le pouvoir qui envoie des hommes armés, et aussi avec la pègre. » 

 

Les émigrés, des traîtres, et les héros, les bolcheviks

« Je vais terminer sur les deux derniers films avant Coup de soleil, des films qui n’ont pas été distribués en France : les deux derniers volets de Soleil trompeur. Tout le monde a vu le premier volet de Soleil trompeur, sorti en 1994, et tout le monde ou presque l’a aimé, moi la première. Le film qui traite des purges de l’Armée rouge en 1936 a même obtenu un Oscar. 

 

Et puis, vous lisez les critiques russes qui distinguent souvent les choses plus clairement que nous, et ils disent : vous croyez que le film dénonce les purges et la violence utilisée par le pouvoir soviétique ? Mais regardez, qui est le personnage positif ? C’est le bolchevik qui a fait la révolution et qui est effectivement inspiré par Toukhatchevski. Et qui est le personnage négatif ? C’est celui qui a émigré et est revenu, celui qui était du côté des Blancs et qui collabore désormais avec le NKVD. C’est-à-dire que derrière tout ce charme « tchékhovien » et la vie de cette famille dans cette magnifique datcha, on retrouve le discours soviétique : les émigrés sont des traîtres, les héros ce sont nos bolcheviks ; quant à la famille de l’épouse, des membres de l’intelligentsia prérévolutionnaires, ce sont, au bout du compte, des ratés de l’histoire.

 

C’est assez typique des œuvres des deux frères : le spectateur est séduit parce qu’il y a des images magnifiques, un tango séduisant, une petite fille adorable, et, en fait, le message dissimulé est à l’opposé de ce que ce spectateur a cru percevoir. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, même si, à la fin de ce premier film (qui n’était alors pas censé avoir de suite), le générique annonce que le héros a été exécuté et que sa femme est morte dans un camp. 

 

Plusieurs années plus tard et pendant huit années avec des pauses, Nikita Mikhalkov va tourner une suite, et il a bénéficié pour cela de moyens énormes, à commencer par des troupes mises à sa disposition par le ministère de la Défense. Il annonçait partout qu’il allait montrer cette suite au Kremlin pour le soixante-cinquième anniversaire de la Victoire. Et puis, il s’est avéré que les choses n’allaient pas tout à fait comme il l’avait prévu, qu’il y aurait deux films, et non un seul, et que l’un d’eux serait projeté en avril 2010, pas en mai. Par un double hasard heureux, j’ai pu assister à la fois à la première, au Palais des congrès au Kremlin, et, un mois plus tard, à la présentation du film à Cannes.

 

Au Kremlin, dans cette salle qui compte plusieurs milliers de places, les spectateurs n’en croyaient pas leurs yeux. Pourquoi ? Parce que ce film n’a ni queue ni tête. On peut reprocher tout ce que l’on veut à Nikita Mikhalkov, mais il sait faire du cinéma et a une véritable expertise dans ce domaine. Toutefois, ce film est complétement incohérent, et pas seulement parce qu’il appelle nécessairement une suite, sans laquelle rien ne peut se comprendre. Bref, cela a été la risée générale et un échec commercial spectaculaire en Russie. À Cannes, les spectateurs ont été plus polis, mais le film n’a eu, bien évidemment, aucun prix. 

 

Et puis le troisième volet est sorti, et, là, il devenait possible de comprendre bien des choses. Et elles n’avaient pas tant de rapport avec le cinéma qu’avec les traumatismes de l’histoire familiale du réalisateur. Vous avez par exemple l’épouse du héros, qui n’est plus jouée par la même actrice que dans le premier volet et qui, dans cette belle datcha de Soleil trompeur, dit à sa famille, des gens de l’intelligentsia : « Vous m’avez forcée à épouser untel parce que c’était la sécurité, le pouvoir et des rations alimentaires privilégiées,et puis vous m’avez forcée à le quitter parce qu’il était menacé, et vous m’avez forcé à épouser le tchékiste parce que c’était la sécurité,le pouvoir et des rations alimentaires privilégiées. Et puis vous m’avez forcée à le quitter. » Et, là, vous avez l’impression de voir ressortir les secrets familiaux, comme dans une sorte de psychanalyse familiale. 

 

Dans ces deux volets, la petite Nadia, devenue adolescente, cherche son père qui la cherche aussi dans toute l’URSS en guerre et finit par la retrouver. Au début du volet 2, dans un camp de pionniers (ces pionniers tant chantés par Sergueï Mikhalkov), elle a été dénoncée par une de ses camarades qui l’a accusée d’avoir voulu défendre ses parents, des ennemis du peuple. De fait, contrairement à cette camarade, Nadia, ne veut pas renoncer à son père. Et vous vous dites que c’est une espèce de façon de crier un traumatisme et de rompre publiquement avec la morale de Pavlik Morozov, chantée par le propre père du réalisateur. » 

 

Le drame dans l’Union soviétique, c’est dans ces ruptures de filiation 

«Encore une fois, le drame de l’Union soviétique, cela a été ces ruptures forcées de filiation. C’est pour cela que tant d’ex-Soviétiques ne savent pas qui étaient leurs grands-parents ou leurs arrière grands-parents (quelque chose que Nikita Mikhalkov a dénoncé dans Urga). Et c’est une rupture dans la filiation que traduit le fait que les Mikhalkov ont choisi de modifier, à la période soviétique, l’accent tonique de leur nom en modifiant ainsi leur identité sociale. Mais changer le nom, c’est aussi changer le rapport au père, dans le contexte d’un régime où le Guide suprême est censé incarner et remplacer le père. 

 

Or que racontent les volets 2 et 3 de ce film sans queue ni tête ? Ils vous font toucher du doigt les traumatismes de ces gens, qui ont paru tout réussir et qui, s’avèrent-ils, viennent de familles disloquées, truffées de non-dits et de trahisons, bourrées de gens qui ont émigré et dont plus personne ne parle, de « tombés du cadre », de suicidés et d’exécutés. À tel point que Valéria Novodvorskaïa, dissidente assez provocatrice, écrira n’avoir pas vu de « truc aussi antisoviétique » depuis Le Repentir de Tenguiz Abouladzé : pour elle, Nikita Mikhalkov « prend [son père] par les pieds et le jette à la décharge de l’histoire ». Est-ce vraiment le cas ? Ce qui est certain, c’est que Nikita Mikhalkov tente d’aborder à sa façon ce que Sergueï Mikhalkov a résolument tu. »

 

Ce n’est pas pour autant qu’il n’a pas ensuite soutenu Poutine

« Ce n’est pas pour autant que le cinéaste a cessé de soutenir Poutine, ce n’est pas pour autant qu’il n’a pas continué à écarter ceux qui le contestaient dans l’Union du cinéma – il est depuis plus de vingt ans à la tête de l’Union du cinéma. Mais l’image de la famille idéale a brusquement explosé, tandis qu’apparaissaient les violences subies, ainsi que les trahisons commises, au moins pendant les premières décennies du pouvoir soviétique. 

 

Dès lors, de quoi parlons-nous lorsque nous parlons de culture russe ? De la culture des persécutés ? De celle qui a été imposée ? De la culture des traumatisés ? De celle qui refuse d’aborder ces traumatismes ? S’agit-il de la culture des émigrés ? De la culture officielle soviétique, cette Atlantide qui a pour l’essentiel disparu, mais a forgé des esprits, des consciences et des regards sur le monde, qui se remarquent encore ? Où est la culture russe ? Et où est l’identité russe, largement niée pendant des décennies, puis timidement redécouverte, et désormais affirmée avec aplomb, y compris par ceux qui taisent la destruction de cette identité et réécrivent l’histoire ? » 

 

Une génération qui veut purger l’abcès

« Mais je terminerai sur une note, malgré tout positive. Aujourd’hui, en Russie, des gens qui travaillent dans le théâtre, le cinéma ou le dessin animé, des écrivains aussi, plutôt des jeunes, mais des gens de plus de cinquante ans également, essayent de donner un sens à la terrible histoire qui a été celle de la Russie au XXe siècle, et font des choses formidables. 

 

Je pense, par exemple, aux spectacles que monte une toute petite troupe de Komsomolsk-sur-Amour, le Knam, qui interroge explicitement les silences de l’histoire soviétique et les traumatismes engendrés tant par les violences que par ces silences. Je pense aussi aux mises en scène faites au Musée du Goulag, à Moscou, et à la BD qu’ils ont conçue pour expliquer aux jeunes l’histoire des purges. Car un pourcentage énorme de jeunes Russes ne connaît pas l’histoire des purges, celle-ci étant assez mal vue par les autorités. Monsieur Poutine a ainsi dit qu’il ne fallait pas raconter aux jeunes des histoires qui allaient les traumatiser. Mais leur histoire nationale est traumatisante. Doit-elle pour autant être réinventée ?

 

Ces créateurs, des historiens et de très nombreux citoyens – ceux qui se pressent, par exemple, devant la pierre des Solovki, à Moscou, chaque 30 octobre, pour participer à la lecture collective des noms des Moscovites fusillés pendant la Grande Terreur – veulent purger l’abcès. Or des écrivains comme Anna Akhmatova ont donné les moyens de le faire, alors que les Mikhalkov et d’autres préféraient s’adapter, tirer partie de toutes les situations et entourer celles-ci de très jolis silences. Mais même dans cette famille, le plus arrogant de tous, peut-être, a brusquement, dans deux films, dénoncé Staline et montré le drame des destins brisés et des familles détruites. Le travail sera long, mais, envers et malgré tout, il est en cours. »  

 

 

Le clan Mikhalkov, Culture et pouvoirs en Russie (1917-2017), Presses Universitaires de Rennes, 2019, 396 pages.

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