En Israël, des femmes s'organisent et exigent des accords de paix

June 10, 2018

Une tente érigée dans le jardin des roses, à Jérusalem, tout près de la Knesset, le parlement israélien. Nous sommes vendredi 1er juin, quelques heures avant l’entrée de chabbat. L’équipe de Women Wage Peace (« Les femmes font la paix » en français) est réunie, en pleine discussion. Le mouvement est né durant l’été 2014, après l’opération « Bordure protectrice » lancée par Israël dans la bande de Gaza. WWP est dirigé exclusivement par des femmes, et se présente comme un mouvement transpartisan. Les dirigeantes changent chaque année lors d’élections. Le mouvement revendique 50 000 adhérents.

 

Rivi Diamond a intégré l’organisation dès le début. Elle a été chargée de différentes missions : coordinatrice pour Jérusalem et sa région, puis co-coordinatrice de l’équipe chargée des relations palestiniennes. Aujourd’hui elle a terminé son mandat, même si elle y est restée très active. « C’est beaucoup de travail, je suis aussi mère et je travaille ». Lors de son intervention, elle évoque l’importance du « no blaming, no shaming »- ne pas avoir honte et ne pas blâmer, pour « aller de l’avant ». 

 

La tente érigée aux abords du jardin des roses, à Jérusalem, près de la Knesset © Political

 

« No blaming, no shaming »- ne pas avoir honte et ne pas blâmer

« Pour moi, cela signifie de l’énergie. Si nous ne sortons pas de la victimisation, nous n’irons jamais en avant. Parce que nous avons des histoires déchirantes des deux côtés. Les palestiniens ont des histoires déchirantes, les juifs et les israéliens ont des histoires déchirantes. Tout le monde a raison, tout le monde a tort. On restera toujours dans ce cercle vicieux si nous restons dans cette démarche de blâmer l’autre. » «  Il n’y a pas de fin ». Elle demande : « La question est : « alors que fait-on maintenant ? Comment résolvons-nous la situation ? Ali Abu Awwad, militant palestinien pour la paix et la non-violence, dit qu’il n’y a pas de justice. Cela va être difficile d’obtenir justice. La vie est injuste, l’histoire est injuste. »

 

Lors de son intervention à la tente, Rivi Diamond évoque un groupe de discussion avec des gazaouis. « C’est un contact qui a commencé le mois dernier par l’intermédiaire d’un militant israélien pour la paix, à travers des rencontres à la frontière Sud. Ils se sont rencontrés et ont commencé à échanger sur Skype, Whatsapp, et ils ont dit que les gens veulent la paix, nous savons que vous n’êtes pas des démons (…). Nous voulons nous rencontrer, nous voulons parler, nous sommes des humains. » « Donc en fait ils tiennent le même discours que nous. », dit-elle.

 

Rivi Diamond prend la parole dans la tente © Political

 

Préoccupation pour l’avenir et les petits-enfants

Rahel Suissa est aussi présente. Femme engagée auprès du mouvement, elle est militante pour la paix de longue date, et a déjà pris part à des marches entre juifs et arabes. Elle explique comment elle est devenue un membre actif du mouvement : « J’ai des petits-enfants en Israël, tous des garçons. Et le plus grand, a eu 8 ans l’été dernier. Je me suis dit : « Oh mon Dieu, dans dix ans, il va faire l’armée », et dix ans, cela passe très vite. » « Mais nous sommes toujours vues par l’opinion publique comme un mouvement de gauche parce que nous parlons de paix ». « C’est ainsi parce qu’à droite, je pense qu’on est très effrayé par la paix, parce qu’il est évident qu’un accord ne peut être trouvé que si des concessions sont faites », dit-elle. « Comment une personne peut-elle croire en une promesse qui a été faite il  y a des milliers d’années, selon les hébreux et la Bible ? C’est irrationnel. » « Nous savons que les gens aiment penser en noir et blanc, c’est facile, c’est beaucoup plus difficile de réfléchir en termes de gris, gris clair, gris un peu plus clair…Alors on doit vraiment réfléchir, et regarder la complexité. » « Nous sommes un mouvement politique, mais nous n’appartenons à aucun parti. »

 

Le mouvement comprend 20% d’hommes, ils peuvent être membres à part entière. « Mais ils ne feront jamais partie de l’instance dirigeante », précise-t-elle. Si on lui demande ce qu’il y a de particulier dans un mouvement dirigé uniquement par des femmes, elle répond : « Nous ne voulons pas envoyer nos enfants à l’armée, à la guerre. Les hommes disent qu’ils enverront leur fils à la guerre. » Quelques hommes sont présents dans la tente. Evik est à la retraite. C’est sa femme qui a rejoint le mouvement d’abord. Il l’a rejointe ensuite: «Je ressens – c’est mon sentiment- que nous devons faire quelque chose pour arrêter cette guerre. C’est une guerre sans fin, je suis assez âgé pour me souvenir de trop de guerres. Je suis né pendant la Seconde guerre mondiale, je ne me rappelle pas de cette guerre évidemment, mais je sais que mon père était soldat dans l’armée britannique. Il combattait les allemands. » 

 

Evik est né en Israël. « Je me rappelle de tous les événements en Israël, ce n’est jamais calme dans cette région. Selon lui, les années 60 et 70 ont été les plus calmes de l’histoire d’Israël. Il a fait la guerre des Six jours, et a souvent été appelé pour la réserve par la suite. Puis il s’est marié et a eu des enfants. « Et tout change parce que je me rappelle que pendant la guerre des Six jours, j’étais libre, non marié, je ne m’inquiétais pas tellement. » Lors de la guerre de 1973, il avait 4 enfants. « Ils ont tous servi dans l’armée, ils étaient soldats, ils savent tous ce qu’est une guerre. Je veux que la prochaine génération ou la jeune génération aujourd’hui n’ait pas à vivre une guerre. » Evik explique que ce qui se passe dans la bande de Gaza est une guerre. « C’est une petite guerre, à basse intensité. Mais c’est une guerre, des personnes peuvent être tuées ou blessées. Des Israéliens, ou de l’autre côté, des Palestiniens. » « Ce n’est pas un jeu de playstation, c’est réel. Et cela doit s’arrêter. »

 

Des visites hebdomadaires à la Knesset

Le lundi suivant, le mouvement se rend à la Knesset. Un rendez-vous a été pris avec la députée Koulanou (centre-droit), Ifat Shasha Biton. Arrivées au point de rencontre – la tente toujours- c’est la députée Ayelet Nahmias-Verbin, de l’Union sioniste (centre-gauche) qui est en train de s’exprimer. 

 

La députée Ayelet Nahmias-Verbin prend la parole dans la tente © Political

 

Elle évoque les tensions avec la bande de Gaza et déplore la situation humanitaire. [ NDLR : L’ambassade des Etats-Unis a été transférée à Jérusalem le 14 mai dernier, et les affrontements se poursuivent à la frontière avec la bande de Gaza]. Le départ est donné, en route pour la Knesset. Un temps est prévu pour la rencontre avec la députée ainsi que pour assister à l’assemblée plénière. Les femmes se déplacent en groupe et portent essentiellement les couleurs du mouvement, le bleu et le blanc. 

 

Les femmes de WWP entrent dans la Knesset © Political

 

Marie-Lyne Smadja a participé à créer le mouvement. Elle emmène chaque semaine à la Knesset des femmes qui ne se sont pas forcément déjà rendues sur les lieux, et elles s’asseyent pendant les discussions de l’assemblée plénière. « En fait cela a eu un impact énorme sur les membres du Parlement parce que toutes les semaines ils voient Women Wage Peace », dit-elle. Elle explique qu’au début il y avait des hésitations parce que les femmes se disaient qu’elles allaient être assises pendant les discussions sans pouvoir participer. « Il y a des commissions où l’on peut participer aux discussions », mais pas pendant la plénière. Marie-Lyne leur a répondu que justement, le fait d’être présentes régulièrement allait les obliger à ne pas pouvoir les ignorer. « Cela va vraiment avoir impact parce que c’est la seule organisation au Parlement israélien qui vient toutes les semaines, et on reconnaît l’organisation», dit-elle. « Et en plus, après, on a rajouté des rendez-vous avec les membres du Parlement, de droite, du centre et de gauche ». Une fois installées dans l’une des salles de la Knesset, la députée Ifat Shasha Biton arrive. 

 

La députée Ifat Shasha Biton échange avec Marie-Lyne Smadja et les femmes de WWP à la Knesset © Political

 

Elle évoque la situation politique et militaire et échange avec Marie-Lyne, devant les participantes à la visite. « Elle sait qu’il y a aussi des femmes qui votent Koulanou », explique Marie-Lyne. « C’est une force électorale énorme, il y a 8 millions d’habitants en Israël, et 51% de femmes. » « En 3 ans et demi c’est incroyable, le mouvement a grandi ». « L’une des choses les plus marquantes de ce mouvement est sa force exponentielle. Il a grandi au-delà  de toute attente, c’était après une guerre, avec beaucoup de haine dans le pays. Les gens ne se supportaient plus, ni les arabes et les juifs, ni les gens de droite et les gens de gauche, la haine était totale, et d’un coup, on montre un mouvement qui rassemble. Au bout de 3 mois, on était déjà 5000 femmes. » 

 

La paix n’appartient pas à la gauche et la sécurité à la droite

« Des femmes de droite et de gauche, c’est la grande nouveauté de ce mouvement. » « Cette idée que la paix n’appartient pas à la gauche, et que la sécurité n’appartient pas à la droite, mais qu’un mouvement de paix puisse être un mouvement de droite, de centre et de gauche est un nouveau concept. Même chose avec les Palestiniennes. Nous, nous sommes un mouvement « que » israélien. Nous nous occupons de la responsabilité israélienne, de ce que les Israéliennes peuvent faire pour cette histoire-là. Nous ne sommes pas à la place des Palestiniennes, nous ne disons pas ce que les Palestiniennes doivent faire, elles ont leur responsabilité, nous avons nos responsabilités ». Elle explique : « Nous travaillons le côté israélien, mais nous faisons plein d’activités avec les Palestiniennes, par exemple nous faisons des marches, des rencontres avec elles. On a créé une grande tente de conciliation avec 10 000 femmes en 2017, c’était dans la zone C, où il n’y a pas besoin d’autorisation, ni de leur côté ni du nôtre.  Mais elles ne font pas partie du mouvement, elles collaborent avec nous ». 

 

Efrat fait partie de la délégation de femmes venues à la Knesset. Elle y vient pour la première fois. Elle a 48 ans, 3 enfants, et a connu le mouvement WWP sur les réseaux sociaux, par l’intermédiaire des pages proposées par l’algorithme de Facebook. Elle suivait un groupe de musique qu’elle affectionne particulièrement, pour sa musique mais aussi pour le message qu’il véhicule, Orphaned Land. « Quand on écoute les paroles, en fait je pense qu’ils font le travail des dirigeants dans le monde entier, mieux qu’eux-mêmes ». « Nous en sommes arrivés à une situation absurde. Le mot « paix » est en fait négatif, parce que quand on dit paix, on est automatiquement taxé de personne de gauche, et automatiquement cela veut dire que l’on veut donner certaines zones d’Israël, incluant Jérusalem. Automatiquement cela fait de vous une personne qui a la haine de soi, cela signifie que vous êtes auto-antisémite parce que vous êtes critique envers vous-même. C’est une grossière erreur ». « Le Hamas a pris le contrôle il y a 11 ans et depuis, il n’y a pas eu d’élections. Donc tous les Palestiniens n’ont pas eu la chance d’élire quelqu’un qui ferait mieux pour eux. Il y a des enfants qui sont nés là-bas et qui n’ont jamais rien connu d’autre que le régime du Hamas. » 

 

Au cours de l’interview, elle évoque les tensions entre religieux et laïcs: « Il y a aussi en Israël un très grand conflit entre les religieux et les juifs laïcs. Il y a une loi du ministre des Affaires intérieures, qui est religieux, qui peut forcer un supermarché à fermer le samedi. Pour moi, en tant que personne laïque, c’est très agaçant, c’est injuste. Je peux comprendre qu’une personne veuille que dans son voisinage les supermarchés soient fermés le samedi, ça me va, je n’irai pas dans son quartier le samedi ». 

 

« La sécurité d’Israël passe par des accords politiques »

Pour Marie-Lyne, il n’y a pas de symétrie entre Israéliens et Palestiniens. « On ne va pas commencer la comparaison (…), cela met dans un système de chercher quelle est la victime, la victimisation, et les Palestiniens sont énormément dans le système de victimisation. » « Tout ce que je fais à WWP, c’est pour le pays et pour le sionisme, pour l’Etat d’Israël, pour que l’Etat juif puisse continuer à être un Etat juif et démocratique. » « Dans la paix, je ne vois que l’intérêt d’Israël. »  « Je vois avant tout l’intérêt de l’Etat d’Israël et de tous les habitants de l’Etat d’Israël, Arabes, Juifs, périphériques, et les enfants. Je suis professeure et chercheuse dans le domaine de l’éducation, et le droit des enfants, le souci des enfants, l’avenir des enfants et du pays est constamment ma priorité. » « Mais la sécurité d’Israël passe par des accords politiques ». « Je ne nie pas l’histoire, on aura les discussions », précise-t-elle.

 

Marie-Lyne est en contact avec 80 membres du Parlement. Elle a déjà rencontré le Premier ministre Benyamin Netanyahou, après que WWP ait jeuné 50 jours par rotation à côté de sa résidence en 2015. WWP a aussi rencontré sa femme Sara Netanyahou, et elles ont été invitées à la Commission parlementaire en 2016. « Il y a eu le rapport de la Commission du contrôleur d’Etat sur l’opération Bordure protectrice, et nous avons été la seule organisation invitée. Il y avait le Premier ministre, les membres du Parlement, et les familles endeuillées. » Pendant l’interview, Marie-Lyne salue tous les députés que nous croisons à la Knesset. A la fin de la visite, elle salue le ministre de la Défense Avigor Lieberman.

 

La résolution 1325 de l’ONU et les femmes 

Quand on lui demande pourquoi des femmes exclusivement dirigent le mouvement, Marie-Lyne répond: « C’est fondamental. Il y a la résolution 13-25 de l’ONU qui a été ratifiée par Israël en 2005, par la France et par une trentaine de pays, disant que quand les femmes sont impliquées dans le processus de résolution de conflit et des guerres, cela augmente considérablement les chances de résoudre les conflits et la guerre, et cela maintient sur une plus grande longueur de temps les résolutions. » « Or que se passe-t-il dans la majorité des pays, y compris en Israël ? Les femmes ne sont pas impliquées dans les questions sécuritaires et politiques. » « Y compris en Israël où nous sommes un pays par rapport à n’importe quel pays de la région, beaucoup plus évolué sur la place de la femme». « Quand on parle du social, des enfants, de la condition féminine, pas de problème », dénonce-t-elle. Pour Marie-Lyne, « C’est une des clefs fondamentales à la solution, ce n’est pas la seule clef, mais c’est une des clefs qui va aider à résoudre le problème. » 

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